Ils sont prêts, ont inauguré leur site impressionnant ce 17 octobre pour déployer en mars la toute nouvelle plateforme de réemploi des déchets du bâtiment en métropole lilloise, mais à vocation régionale. Inspirés par le constructeur Rabot Dutilleul et par les ingénieurs de Neo-Eco, ils annoncent déjà leurs couleurs pour « bastonner du CO2 » dans un secteur encore responsable du quart des émissions nationales de gaz à effet de serre.

Au fond de la rue Marcel-Arnaud somnole plus d’un hectare de site, l’immense friche urbaine, en plein Roubaix, de La Poste Immo. L’interminable tarmac désert s’ouvre sur 13 000 m2 de terrain dont près de 4 000 de bâti pour, nous prévient-on, « faire de ce lieu important un nouvel écosystème ou hub dédié à l’économie circulaire ».

Mais de quoi parle-t-on ? Il y a cinq ans s’ouvrait un appel à manifestation d’intérêt porté par la Meta (Vilogia, LMH) pour créer en métropole lilloise une plateforme de recyclage de bétons, briques et gravats. ECI (nom commercial, PrésRV) répond, la BPI soutient (2 M€) mais le site n’est pas trouvé. « Nous avons alors décidé de glisser du recyclage vers le réemploi », explique Anthony Ponthieux, directeur opérationnel de PrésRV, toute une carrière au sein du groupe familial Rabot Dutilleul. Cette fois le site est trouvé avec La Poste Immo, une convention d’occupation précaire est signée pour trois ans à Tissel Carihem, du nom de ce quartier de Roubaix, reste à déployer une nouvelle formule. 

Le site inauguré le 17 octobre sera formellement opérationnel en mars, mais il entrepose déjà son cœur de métier, le réemploi de matériels électriques (luminaires, chemins de câbles, panneaux solaires, fusibles etc.), de matériels de chauffage, de plomberie ou de ventilation, sanitaires…, de structures (poutres en lamellé-collé, charpentes métalliques avant bientôt des charpentes en béton), du bois (une centaine de portes pleines pour l’heure), des briques pour lesquelles PrésRV a investi dans une machine à nettoyer, une brique toutes les trois secondes, rendement attendu dès janvier prochain en vitesse de croisière.

« On se considère comme des faiseurs, des mineurs urbains, on va bastonner du CO2 dans le bâtiment, vient plaider Anthony. On capte les filons qui ont de la valeur, on s’occupe nous-mêmes de la dépose préservante sur chantier, avant que les matériaux ne soient jetés en bennes. Cette dépose est faite par nos soins pour assurer une bonne qualité de la collecte qu’on entrepose à Roubaix. C’est un métier tellement nouveau, ajoute-t-il, il n’y a pas encore vraiment de culture de préservation d’un déchet qui devait être jeté… (1% des matériaux sont réemployés alors qu’on estime à 80 % le volume potentiellement réemployable). »

« Une dizaine de beaux chantiers chaque année… »

Les bailleurs sociaux sont des locomotives pour le réemploi, Partenord récure ainsi des logements sur de grands ensembles, 300 sanitaires sont à retraiter pour l’an prochain. Un centre social de Croix confie également ses sanitaires et PrésRV gère par ailleurs des bureaux de La Chapelle- d’Armentières, 2 000 m2 d’isolants pour Rabot, 12 000 briques pour Léon Grosse ou des big bags de gravillons de toitures, entre autres. « Nous avons déjà de grosses ventes, assure Louise Oliveira, l’hyperdéterminée cheffe de projets économie circulaire, notre objectif à court terme est d’accompagner en réemploi une dizaine de beaux chantiers chaque année et de nettoyer 400 000 briques par an »

Industrialiser le réemploi des matériaux du bâtiment

Par son ambition, PresRV vient enrichir un marché du réemploi qui commence à faire système dans le bâtiment, en mode logistique industrielle, au-delà des formules associatives, plus que jamais nécessaires mais dont le développement est souvent maltraité par un manque de moyens. La filière du réemploi doit donc se professionnaliser pour changer de dimension. Ramery dispose depuis longtemps de sa plateforme, à Harnes, en mode pionnier. Bouygues propose la sienne avec Cyneo et Réempro fait de la déconstruction collective depuis 2021 avec une belle structure de réemploi gérée depuis Ronchin alors que Recynov recycle depuis dix ans des matières premières recalibrées à Haubourdin (tout comme Baudelet à Blaringhem).

Le réemploi, filière d’avenir ? La réglementation thermique RE 2020 impose de compter le CO2 dans l’acte de construire et le réemploi est zéro carbone, les acteurs du bâtiment sont sous pression environnementale, pression qui va se durcir en 2028, puis en 2031. Pour leur part, les banques-assurances réclament des engagements plus verts avant de financer des chantiers, un plus pour leur comptabilité extra-financière et une obligation là aussi réglementaire dans l’octroi (ou non) des crédits aux entreprises. Malheur à celles qui ne verdiront pas leurs usages, dans leurs approvisionnements, sur leurs chantiers.

Nouveaux usages, bâtiment plus durable

Organisé à Lille, le tout récent congrès annuel du bâtiment durable (CNBD) en avait fait la démonstration : le réemploi, outil efficace de décarbonation, économise également l’énergie et la matière. Une niche encore aujourd’hui, un business model généralisé demain. PrésRV engage quatre personnes, dix d’ici à la fin de l’année. Un second site est en vue, pour prendre le relais dans trois ans suite à un appel à projets de La Fabrique des quartiers, le site Tissel du Cul de Four est en ligne de mire, toujours à Roubaix.

« On cherche toujours notre modèle mais nous avons démarré fort », explique Anthony, accompagné par ses deux actionnaires, Rabot majoritaire et Neo-Eco. La création d’un point d’apport volontaire est envisagée dès l’an prochain ainsi qu’une ligne de recyclage de menuiseries extérieures. Tant de choses à bâtir ! La plateforme a déjà réalisé 100 000 € de chiffre d’affaires pour cette année de lancement, elle vise les deux millions d’euros à trois ans en revendant moins cher, le prix de vente en réemploi devant correspondre au maximum à 90 % du prix du neuf.