Enseignant lillois à AgroParisTech, spécialiste des questions d’écologie et de sobriété, il codirige un travail collectif inédit de 65 chercheurs universitaires de différentes disciplines (1) sur les relations souvent impossibles entre le respect des limites planétaires et notre mode de vie toujours solidement défini par l’accumulation continue des richesses matérielles.
En quoi ce travail collectif contribue-t-il à la critique de nos modes de production et de consommation ?
« La plupart du temps, les questions écologiques et politiques ou sociales sont abordées avec cette vision constante qu’il est toujours possible d’inventer des solutions. On va renégocier le rapport à l’énergie, on va redimensionner l’utilisation des ressources. Mais sans vraiment s’interroger sur ce que cela produit, ce qu’on appelle les externalités négatives et sans vraiment prendre en considération les contraintes écologiques non négociables. Exemple, vous avez un stock de ressources, du cobalt, et son exploitation intensive conduit à la disparition de son stock.
Nous invitons donc par ce livre nos étudiants à se poser cette question : comment maintenir un certain processus de croissance continue, même en faisant mieux (l’efficacité technique), alors que le stock de ressources est fini ? Comment établir une réelle gestion collective de ce rapport à la limite ? Et donc comment on met en débat cette notion de limite ? Notre rapport aux limites doit être enfin débattu. En écologie, c’est l’utilité de ce que vous allez produire. On ne raisonne pas seulement en extension de la productivité, c’est le système du capitalisme avec l’extension continue du capital, mais on raisonne en termes d’utilité de la production, de besoins.
Le souci, c’est que le capitalisme a réussi à faire en sorte que chaque désir, chaque besoin est considéré comme un droit et une nécessité. Prenons la mobilité. La voiture est une fonction utile. Mais en l’associant à un désir individuel, je me convainc que j’existe parce que je peux me déplacer. On a démocratisé le besoin d’automobile et chaque individu considère qu’il est de droit qu’il puisse accéder à cette mobilité sans frein. Il ne s’agit pas de contrôler l’utilité d’un déplacement, il s’agit de donner le droit à l’accès à la mobilité, de manière juste. »
Il n’y aurait donc pas assez de place pour la négociation écologique de notre mode de vie à l’occidentale ?
« En effet. La démocratie est toujours l’espace de la négociation sur les manières dont on va interagir entre les groupes humains. Ce qui est intéressant avec la question écologique, c’est que ce n’est plus seulement entre groupes humains que l’on doit négocier, c’est aussi avec la biosphère et les autres espèces vivantes. On en revient aux limites. Plus on désagrège l’espace naturel, plus on sait qu’on porte atteinte à la viabilité des espaces sociaux. Quand il n’y aura plus d’eau, certaines sociétés seront obligées de migrer.
Nous sommes tous dépendants. Or, jusqu’ici la question de la dépendance n’était pas posée car on était dans un rapport illimité à l’espace, à la ressource, à la matière. Il n’y avait pas de raison de se limiter ! Mais à présent, avec les limites planétaires, on assiste à une objectivation de la contrainte. Voilà un système qui te dit qu’il n’y a pas de raison technique de te restreindre, de culpabiliser de trop consommer – comme le suggère le Shift Project par exemple – parce qu’on va vers des situations d’accommodements, d’adaptation, on procède par une logique de réajustements pour un processus de modération continue : on baisse simplement les choses sans remettre en cause le système de croissance et d’accumulation continue. »
Faudrait-il renoncer à cette logique de modération continue des effets néfastes sur l’environnement et les ressources naturelles ?
« C’est le cœur du problème, on ne fait que négocier la dépendance aux produits. Prenons le pétrole. Nous en avons besoin pour ne pas souffrir comme dans une logique de dépendance à l’alcool, c’est une forme d’addiction. Mais on régule notre dépendance, et on ira jusqu’à la dernière goutte de pétrole car il n’y a pas de raison de remettre cela en cause. Le faire serait poser un problème de justice sociale. Il n’y a aucune justification morale à ce que les ultrariches consomment de manière obscène, à avoir une telle puissance économique. Par contre, la justice sociale veut que huit milliards d’habitants devraient accéder à un niveau de vie normal. Et c’est cette normalité que la question des limites interroge.
Qu’est-ce-qui est normal dans notre société ? Je suis d’une génération, le début des années 70, où dans mon petit village, personne ne partait en vacances et c’était la norme. Aujourd’hui, La Voix du Nord fait le sujet tous les ans du drame des enfants qui ne partent pas en vacances. On a normalisé la démocratisation de l’accès aux loisirs. Cela améliore le niveau de confort de vie de tout un chacun, mais l’effet rebond, c’est la pression sur le littoral, les milieux naturels, c’est la désagrégation des écosystèmes, ce sont les atteintes à la qualité du vivant, etc. »
Il y aurait donc une tension entre les questions de justice sociale et d’injustice écologique…
« Oui. Celle-ci est moins crédible, lisible, visible que l’injustice sociale. On a 250 ans d’histoire de l’injustice sociale ! C’est ce qui fonde l’essor de la révolution des Lumières, l’essor du droit de la Révolution française (tous les hommes naissent libres et demeurent égaux en droit). Il est devenu illégal, anormal, de ne pas accéder pour tout un chacun à cette norme de confort et on a développé toute la technique pour permettre cette norme : tout le monde a accès à un certain niveau de vie, qui augmente sans arrêt. »
Devra-t-on revenir en arrière ?
« C’est compliqué car il faudrait refonder le sentiment de la justice sociale. On ne pourrait le faire – et on devra le faire – que par le débat. Il ne faut jamais l’oublier, la démocratie c’est la contrainte, c’est une contrainte collectivement négociée. Qu’est-ce-que j’accepte de négocier dans ma propre capacité de choix ? Par exemple, la loi Evin en 1990 interdit de fumer dans l’espace public puis progressivement dans l’espace privé (cinémas, boîtes de nuit…) au nom de la santé. Le référentiel santé est probant, légitime, il commande à une atteinte à la liberté individuelle d’utiliser son corps comme on l’entend. Comment faire en sorte que l’argument écologique soit autant légitime que l’argument santé ? C’est un vrai débat : qu’est-ce-qui est utile dans la production, à la société et qui ne sera pas destructeur du monde vivant ?
Il faut intégrer la question écologique dans chaque décision, élaborer des décisions politiques et économiques à partir du cadre écologique.
C’est en fait ce que propose l’écologie politique depuis les années 70. On ne raisonne pas dans un monde illimité, on va pouvoir négocier la limite, on raisonne dans un monde contraint. »
Concrètement, la révolution écologique peut-elle avoir lieu ?
« En situation de crise des inégalités sociales et économiques comme aujourd’hui, cette contre-proposition est extrêmement difficile à élaborer. Mais notre livre collectif est très positif car il dit que la démocratie se réinvente sans cesse en révisant les cadres de négociation. Elle a l’habitude des révolutions permanentes. Elle l’a fait pour passer du monde rural au monde urbain, dans l’extension des droits individuels, politiques, sociaux, économiques. Les femmes, les jeunes ou les étrangers étaient exclus, elles et ils sont intégrés à présent. Et demain il y aura les animaux, c’est une évidence, parce qu’ils font partie de la solution de la négociation dans les choix politiques. »
La question se pose alors des responsabilités individuelles avec celle, bien plus importante et décisive, des ultrariches aux comportements très souvent excessifs dans la prédation du vivant.
« La déresponsabilisation est une mauvaise question. Les ultrariches sont détenteurs d’un système dans lequel nous sommes tous impliqués. Et nous sommes tous acteurs de ce système. Il y a une continuité de l’intervention de chacun par le biais du travail, de la production, de la consommation dans le système de la destruction de la biosphère.
Je ne sous-estime absolument pas la question de la responsabilité différenciée mais si on s’en prend à cette petite minorité en pensant régler le problème, on sous-estimera la contribution qu’on maintient tous dans le système de production et de travail. Raisonner sur la critique de l’accumulation du capital au profit des détenteurs de la production, c’est sous-estimer le rôle actif de chacun d’entre nous dans le maintien de ce système capitaliste.
Au Moyen Age, un homme, dans toute sa vie, va côtoyer 200 objets. Aujourd’hui, c’est au moins 2 000 au quotidien. Dans une maison à la fin du 19ème siècle, il y avait environ 300 objets. En France, c’est aujourd’hui 10 000 objets, 100 000 aux Etats-Unis. Jean Braudillard l’avait déjà expliqué dans sa Société des objets dans les années 70, avec cette naturalisation de la multiplication des objets. Je n’aime pas le terme d’abondance, je préfère celui d’accumulation, avec sa dimension extrêmement matérielle. Et le système capitaliste ou marxiste t’encourage dans cette accumulation parce que c’est un élément de distinction pour les ultrariches et c’est un élément de bien-être pour tout le monde. »
Sommes-nous condamnés à vivre dans un monde de plus en plus matérialiste ?
« C’est tout le problème : on a associé l’utilisation de l’objet au développement du sentiment du bien-être. Et alors là, c’est un boulevard pour l’accumulation avec toute une justification sur la production industrielle stimulée par la publicité. Le Club Med en 1989 avait ce slogan, ‘le bonheur si je veux ‘ avec un type étendu sur une plage qui fait rêver. Ce slogan est génial car la démocratie est le système qui promet la construction du bonheur et son individualisation, sa faisabilité avec la science et la technique, avec l’aménagement du territoire et les aides publiques.
Donc ici, le bonheur est réalisable et réalisé si je veux. Cela n’est pas une attente, c’est une réalité objective que tu peux reproduire à l’indéfini, quand tu veux, autant de fois et aussi loin que tu veux. Et c’est le bonheur si je veux pour tout le monde. Et si je ne peux pas y avoir accès, cela donne de la violence ou les Gilets jaunes avec du ressentiment contre les politiques de ne pas pouvoir accéder à la consommation.
C’est ce qu’on appelle la violence d’intégration. Je ne veux pas que le système change, je veux simplement bénéficier du système dans lequel j’ai contribué. Les Gilets jaunes ne sont pas des gens complètement désociabilisés, mais ils sont à la frontière de la société d’abondance. Ils l’ont touchée du doigt, ont accédé un peu à la consommation de masse et pour des raisons strictement fiscales, ils se retrouvent déclassés, mais pas très loin et donc c’est encore accessible, au contraire des SDF par exemple pour qui ce système de consommation de masse est définitivement éloigné de leur vie. Ils y ont renoncé, tout comme les décroissants pour des raisons volontaires. On le voit avec le sociologue américain Robert Merton, beaucoup de violences dans les villes américaines étaient des violences d’intégration : nous voulons faire partie de l’american way of life.
Consommation de masse, agression publicitaire, hypermédiatisation… et moi je n’y ai pas accès à la hauteur des promesses d’accès qu’on m’a faites. C’est socialement insupportable et cette question est complètement déconnectée de la question écologique. C’est l’exemple de l’accès aux plages privées mais sans tenir compte de la gestion à terme du retrait de côte par l’érosion. Doit-on se battre pour une démocratisation de l’accès au littoral ou réfléchir sur ce que va produire la disparition du littoral ? C’est une vraie tension et elle est permanente. »
La nécessité du renoncement est encore invisibilisée dans notre société. Jusqu’à quand ?
« Il faut mettre en débat ce qui est contre-intuitif. Les droits des homosexuels, la question des stupéfiants ou de la fin de vie sont des questions contre-intuitives. Les solutions sont plus compliquées et souvent contreproductives sur le plan économique. On va dire, la fast fashion c’est terminé. Stop, on décide qu’on n’a pas besoin de 30 % de vêtements jamais utilisés. Et c’est possible. La convention citoyenne pour le climat avait réuni des personnes pas forcément écolos, toutes différentes et on les avait obligées à travailler de manière contradictoire pour produire des réflexions.
Au final, il y a eu une acceptation d’une contrainte nécessaire. C’est ce qu’on appelle l’éducation populaire. On va éduquer, mettre en débat et accepter que les solutions soient plus compliquées à mettre en œuvre. La différence c’est qu’ici, l’acceptation est comprise car porteuse de sens. On va arrêter les énergies fossiles pour préserver les générations futures ou l’extractivisme incarnant des politiques coloniales, on va arrêter d’exploiter les animaux parce que cela ne fait pas sens d’en tuer autant pour manger autant de viande, etc. »
Finalement, la question écologique ne devrait-elle pas s’imposer partout dans le débat public ?
« Yves Cochet (2) parle de l’énergie catabolique : quand une cellule va mourir, elle produit une décharge énergétique très forte, comme un dernier sursaut de vie. Comme notre société actuelle du carbone, qui pourra encore durer 50 ou 100 ans mais qui est un système à bout de souffle sur le plan écologique et que la question de la sobriété globale et générale devra s’imposer. Il ne l’est pas du tout si on raisonne en termes spéculatifs, comme les IA nous le montrent très bien. La connexion entre l’effondrement du vivant et la viabilité de nos organisations sociales est de plus en plus posée. On parle souvent des abeilles, comme un symbole… Notre livre a justement vocation à participer à ce débat. Un étudiant bien formé en n’importe quelle discipline doit désormais comprendre que la question écologique est tout aussi pertinente et légitime que les questions économiques ou géopolitiques. »
- No(s) Limit(es), étudier et enseigner face aux limites planétaires, sous la direction de Baptiste Monsaingeon, Bruno Villalba et Franck-Dominique Vivien (éditions La Découverte, 550 pages, 29 €).
- (2) Cofondateur des Verts en 1984, ancien ministre de l’Environnement. Auteur notamment de Devant l’effondrement, essai de collapsologie (2019, Actes Sud et Les Liens qui Libèrent) ou de Précisions sur la fin du monde (2024, Les Liens qui Libèrent).