Enseignant lillois à AgroParisTech, devenu référent sur les questions écologiques en France, il décrypte pour nous les raisons de la mise hors-jeu d’un débat politique en faveur de la sobriété.
La notion de sobriété est-elle mal comprise dans notre pays ?
« En effet et une confusion est entretenue par des acteurs importants comme le Shift Project ou le réseau Négawatt. La sobriété est souvent réduite à une condition d’efficacité technique qui est souvent définie comme une politique de sobriété. Selon moi, cela ne correspond absolument pas au référentiel de la sobriété puisque cela n’apporte aucune transformation significative dans le rapport à l’utilisation des ressources. En gros, on optimise l’utilisation de la ressource sans faire en sorte de diminuer la pression sur elle, il y a toujours autant de consommation de cette ressource.
Et s’il n’y a pas de contrainte, on ne peut pas parler de sobriété, qui se construit comme une forme de renoncement à l’idée d’une possible accumulation, une extension de la consommation de richesses. Sinon, l’industriel producteur est déresponsabilisé, déculpabilisé. Il va en effet faire un effort et le consommateur sera également déculpabilisé en utilisant tel produit réputé avoir moins d’impact sur la ressource naturelle. Ainsi, tout le monde va considérer faire un effort. Mais on ne fait que déplacer les mécanismes de pression sur l’écologie, c’est ce qu’on appelle les effets rebond : quelque chose qui peut être considéré comme positif, comme une sobriété désirable, mais qui en réalité déplace les politiques consuméristes.
Par exemple, comme Yvan Illich l’avait déjà montré dans les années soixante-dix, on optimise les capacités de la voiture individuelle, tu consommes moins, mais l’effet rebond est d’augmenter les distances parcourues : je roule davantage car je consomme moins. Le producteur, de son côté, optimise les capacités de ses moteurs et il capitalise du point de vue économique et commercial. »
Dans ce schéma, la question fondamentale qui se pose pour la sobriété n’est pas d’optimiser le rapport aux ressources (on ne ferait qu’étendre la période d’utilisation de ces ressources, on étend sur une échelle de temps plus longue la gestion de la ressource). Tout le monde, dans tous les pays, consomme de plus en plus, on le voit bien avec l’accroissement constant des volumes de déchets alors qu’on fait partout des efforts d’optimisation de la production et de gestion des ressources. Ni l’extractivisme, ni la production de déchets, ni l’augmentation de la consommation énergétique ne sont freinés. »
L’économie circulaire serait donc une illusion ?
« Bien sûr que oui. Cela contribue à alimenter le mythe d’une compatibilité entre consommation et production. Parce qu’on va savoir économiser de la ressource ici ou là, on se pensera plus propre parce qu’on va optimiser la production de deux tonnes de déchets alors qu’on en produit cent par exemple. Objectivement, c’est vrai, on est plus propre, mais le cycle de production et de consommation se poursuit.
Par ailleurs, comme l’expliquait très bien l’important philosophe Günther Anders, quel que soit le type d’économie, marxiste, libérale ou circulaire, le système fonctionne sur le triptyque producteur, travailleur, consommateur. C’est le pouvoir d’achat : tu travailles pour pouvoir consommer des produits fabriqués mais pour Anders, le triptyque essentiel est celui de producteur, travailleur, destructeur : chaque acte de consommation est un acte de destruction écologique. L’économie circulaire va peut-être limiter la phase de destruction mais elle y participe quand même.
Et dans cette économie, on s’interroge rarement sur l’utilité fonctionnelle du bien produit. Celle par exemple de la voiture est le déplacement. En devenant un objet d’ostentation, de classification sociale, de luxe parfois, on déplace la fonctionnalité de principe sur des artefacts sociaux qui n’ont rien à voir avec l’utilité de l’objet. Regardons les SUV : on a optimisé les moteurs thermiques, on utilise moins d’essence, mais on a augmenté la masse de la voiture, donc on n’a rien gagné.
Certes, l’économie circulaire va dire qu’on va davantage recycler par exemple mais dans tous les cas le capitaliste va optimiser ses gains de productivité, le travailleur ses gains de revenus et le consommateur ses gains de bien-être avec ces SUV. Idem avec le substitut de la voiture électrique : on optimise la production de CO2, on réduit la pression sur le climat mais c’est plus d’extractivisme de métaux stratégiques, on ne diminue pas la pression sur d’autres aspects des limites planétaires. »
La contrainte pour la sobriété est-elle donc la solution la plus écologique et faut-il l’imposer ?
« Pas l’imposer, la négocier. L’idée même de la limite est reléguée tant qu’on est dans le mythe d’une croissance verte possible qui rendrait possible l’alliance entre développement économique et préservation de l’environnement. Tant qu’on ne met pas les limites planétaires en débat public, toute solution pour préserver les atteintes à ces limites sera considérée comme punitive. Sinon, on accepterait de limiter les ventes de SUV… Comme dans la loi Evin qui limite la consommation de tabac. Son interdiction dans les lieux publics puis privés est une contrainte très forte, une atteinte importante à la liberté individuelle qui fut pourtant acceptée au nom de la santé. On comprend la nécessité de le faire, les arguments n’apparaissent pas comme une contrainte.
Mais pourquoi cela ne marche pas avec l’écologie ? Pourquoi les questions écologiques ne sont pas aussi légitimes ? Pourquoi réduirai-je ma consommation ? Je le ferais pour devenir plus sobre, avec un meilleur partage des ressources. Les plus riches, les pays du Nord, ne vont pas plus consommer, ce serait une meilleure répartition de la production des richesses et ce serait une négociation avec l’ensemble des habitants de la planète : avec plus d’extractivisme, tu détruis plus le vivant. Et le vivant est crucial pour continuer à vivre, il faut donc pouvoir aussi négocier avec les non humains sur la répartition des espaces. Une utopie ? La question de la biodiversité est déjà tellement loin dans le débat public, si en plus on la couple avec l’idée de sobriété, cela nous mène encore plus loin ! »
Y a-t-il des exemples où la sobriété est au cœur des politiques publiques ?
« Non, je n’identifie aucun endroit, aucune région dans le monde qui place la sobriété au cœur de son débat public. On peut parfois retrouver, à l’échelle de simples communautés, ce qu’on avait avec des sociétés alternatives des années soixante-dix mais je ne vois pas d’exemples institutionnels contre la pression consumériste. Or, tout le monde doit comprendre que la fête est finie, pas seulement les riches, mais aussi les classes moyennes et les plus pauvres, qui n’atteindront jamais le niveau actuel des classes moyennes qui elles-mêmes n’atteindront jamais celui des classes supérieures. Tout le monde doit participer à une diminution de la pression écologique, au nom d’une répartition plus juste et partagée des richesses. Cela n’est pas plus idiot qu’une croissante illimitée de l’accumulation de ces richesses. Dans ce cadre, la théorie du ruissellement avec un comportement plus vertueux écologiquement des plus riches qui profiterait aux classes socialement inférieures est une absurdité.
Cette théorie suppose une continuité de l’accumulation individuelle des objets par exemple. Fin du XIXème, il y avait en France 300 objets en moyenne dans une maison, contre 10 000 objets aujourd’hui, plus de 300 000 aux Etats-Unis. Citez-moi un seul exemple de riche écolo ? C’est incompatible, inconciliable, leur mode de vie, par principe, est contreproductif sur le plan de la gestion écologique des ressources. Relisons les livres de la sociologue Monique Pinson-Charlot (« Les riches contre la planète », 2025) ou ceux du journaliste Hervé Kempf (« Comment les riches détruisent la planète », 2007, 2024), les plus riches sont dans l’absence de limites sur la consommation. Et ils sont des modèles ! Kim Kardashian a 235 millions de followers. Mais qu’a-t-elle fait sinon être juste dans la réussite consumériste ? Même si elle nous vante les mérites d’un produit cosmétique bio, tout son mode de vie est aux antipodes d’une politique minimale de sobriété. Elle est venue à son procès avec son jet privé ! »
Diminuer l’impact environnemental d’un produit serait une question trop récente ?
« Les analyses en cycle de vie veulent diminuer l’impact écologique des produits mais je n’ai jamais vu une ACV préconiser de ne pas fabriquer des produits. La sobriété sera toujours reléguée avec tel ou tel argument. Quand j’étais directeur des études à Sciences Po Lille, j’avais déposé une motion au conseil d’administration pour interdire les goodies. Personne ne m’a suivi, j’ai tout entendu. Cela crée un esprit de corps, c’est utile pour la communauté, etc. Je répondais sur la pollution, sur l’utilité réelle… un parfait échec. On me disait ‘oui, mais’ et c’est ce ‘oui mais’ qui est intéressant en matière d’écologie en général et de sobriété en particulier, il y aura toujours une argumentation pour ne pas voir vraiment les pressions sur les limites planétaires.
Le philosophe Cornélius Castoriadis (« La montée de l’insignifiance », 1996) plaçait l’autorégulation au centre des débats écologiques. Comment devenir tous autonomes ? Si je n’ai pas vraiment besoin de quelque chose, j’y renonce. Le chemin sera long, la sobriété pour Emmanuel Macron ne se conçoit qu’au plan énergétique. L’approche techno-solutionniste néglige les dynamiques sociales et politiques nécessaires à une véritable transition. La simple substitution d’une énergie par une autre (même bas carbone comme le nucléaire) ne remet pas en question nos modes de consommation. L’imposition des nouveaux réacteurs nucléaires ou de la 5G, sans parler de l’intelligence artificielle, ne plaide pas en faveur d’une réduction de la consommation énergétique… »
À lire, « Politiques de sobriété », éditions Le Pommier, 465 pages, 25 euros.
Dernier ouvrage paru, « Au-dessus du gouffre : extinction du vivant et responsabilité politique » (Actes Sud).