Nicolas Postel est économiste lillois, cofondateur de la chaire 3D&C pour « démocratiser, démarchandiser, dépolluer, par les communs », alléchant programme susceptible à lui seul de sauver la planète et l’ensemble de ses habitants, humains et non humains. Rendez-vous ces jeudi 9 et vendredi 10 avril pour en débattre à Lille et Villeneuve d’Ascq.

C’est une Université de printemps (1) qui fleurira ce 9 avril à SciencesPo Lille et le lendemain à l’Illiad de Villeneuve d’Ascq, à quelques pas des bureaux de la Cité scientifique de Nicolas Postel, professeur à l’Université de Lille, membre du référent centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé).

Les deux journées s’annoncent passionnantes. Organisées avec les chercheurs belges de l’Université de Louvain, elles poseront les bases et les perspectives de réponses à une grande question cardinale, en substance et à gros trait : comment échapper à la logique de l’actionnariat néolibéralisé pour démocratiser les prises de décision au sein des entreprises et ainsi permettre une meilleure prise en compte de l’intérêt général, du collectif, de la cocréation de valeur ?

Sur les hauts plateaux d’invités

Pour en parler, des invités solides sur les enjeux de la régulation du capitalisme – ce qu’il est devenu dans ses formes les plus excessives, une impasse pour la planète, un modèle de développement écocidaire et criminel pour l’Homme. Loïc Blondiaux (sciences politiques), Dominique Méda (sociologie du travail), Dominique Potier (député PS), Marc Chevallier (Alternatives économiques), Cyril Dion (réalisateur, écrivain), Claire Nouvian (ONG Bloom), Benoît Hamon (ESS France) ou Caroline Meyron (Mouvement Impact France) encadreront les points de vue sur ce qui tend à devenir une alternative possible et désirable à la poursuite dangereuse pour le climat du business as usual.

« Il n’y a pas de projet d’entreprise durable sans intégrer les questions écologiques et sociales, estime en effet Nicolas Postel. Il est possible de réformer le capitalisme par les communs, le sens du collectif. L’approche par les communs s’oppose à l’idéologie propriétaire des entreprises déployée depuis quarante ans avec la financiarisation de l’économie. Car ce ne sont pas les actionnaires qui vont se charger du bien-être collectif, ils sont d’abord connectés aux marchés financiers, ils ne sont pas là pour se charger du bien commun. »

« Une idée encore folle en France »

En Allemagne et dans les pays nordiques, la « codétermination » fait participer les salariés aux décisions de l’entreprise à travers une présence au conseil d’administration. « Une idée encore folle en France où la politique de l’offre depuis vingt-ans accorde des chèques en blanc aux entreprises, donc aux actionnaires, plus de 160 milliards d’euros par an a minima sans contreparties exigées sur le social ou l’environnement », vient rappeler Nicolas Postel.

Le pouvoir de la gouvernance actionnarial est caractérisé depuis longtemps dans notre pays (2) où le modèle coopératif, social et solidaire n’est quasiment pas pris en compte dans la mesure de la compétitivité. Comment avancer ?

« Après on se demande pourquoi les gens ne sont pas heureux… »

L’Université de printemps va permettre de publier pour la première fois en France un rapport de la chaire 3D&C commandée par Yolandia Diaz, ministre espagnole du travail et de l’économie sociale. Ce rapport fut présenté le 2 février aux autorités espagnoles par la professeure Isabelle Ferreras de l’Université de Louvain et de celle d’Harvard. Participation des salariés au conseil d’administration ou au capital, soutiens publics aux entreprises intégrant les biens communs via un nouvel indice de démocratisation… « On est aujourd’hui à la croisée des chemins quant à notre système productif, assure Nicolas Postel. Il ne s’agit pas de créer un espace à côté du capitalisme, c’est impossible à grande échelle, mais on peut réformer ce capitalisme de l’intérieur, en redonnant la parole aux salariés notamment. Ils sont nombreux à avoir travaillé toute leur vie en production, sans avoir droit au chapitre. Après on se demande pourquoi les gens ne sont pas heureux… », dit-il.

En ajoutant, « ou alors on veut du Trump, l’extrême droite et la prédation de tout ce qui reste avant l’extinction des ressources naturelles ». Une pause… « Regardez comment les marchés financiers et les milieux d’affaires ont célébré le nouveau mandat de Trump. On le sait, c’est très documenté, les marchés mondiaux ne servent pas la moindre politique humaniste. Abysse à débats.

(1) Programme complet et inscriptions sur entreprise-demo.sciencesconf.org.

(2) Lire notamment le très clair et très éclairant petit livre de l’économiste Daniel Cohen, « Le monde est clos et le désir infini». Extrait page 178, édition Le livre de poche (2015) : « C’est dans les années quatre-vingt que les fonds de pension et autres investisseurs institutionnels reprennent la main sur la gestion des entreprises. Leur premier geste est de transformer les incitations données aux dirigeants d’entreprises. Pour éviter toute collusion entre les intérêts des managers et ceux de leurs employés, ils instituent de nouvelles formes de gouvernance. Les dirigeants sont arrachés au salariat et reçoivent une rémunération indexée sur les performances boursières de l’entreprise.

Alors qu’un dirigeant d’une entreprise industrielle à l’ancienne aurait été incapable d’augmenter son salaire s’il n’augmentait pas aussi celui de ses salariés, le nouveau régime d’incitation conduit au résultat exactement inverse. Pour que le revenu des dirigeants augmente, il faut que la Bourse soit haussière et donc que les coûts salariaux soient aussi faibles que possible ».