Comment massifier l’économie circulaire par le réemploi dans l’univers du mobilier de bureau ? Une expérience innovante s’est déployée au sein de la métropole lilloise pour récupérer et reconditionner des tables, des bureaux, armoires, chaises ou bibliothèques à travers un programme de recherche européen qui s’achève. Le territoire autour de Pont-à-Marcq s’y était engagé avec plusieurs grandes villes européennes, jusqu’à envisager à présent la création d’un vaste entrepôt de stockage et de production de mobilier oublié des collectivités et reconditionnable sur l’ancienne friche Agfa-Gevaert. Chiche !
CEO pour Circular Economy Office. Un programme Interreg qui mobilisa plusieurs régions d’Europe depuis trois ans et qui s’achève à la toute fin de ce mois de mai. Sur l’étagère, des fleurons de pays clairvoyants sur le modèle circulaire, Malmö, Utrecht, Copenhague, Hambourg mais aussi un territoire nordiste de 100 000 habitants en communauté de 38 communes.
Pévèle-Carembault se distinguait déjà depuis son bâtiment circulaire témoin, le Terrabundo à Ennevelin (photo ci-dessous), depuis également sa volonté de reconditionner la friche industrielle d’Agfa-Gevaert à Pont-à-Marcq (devenue Champ libre), dix-sept hectares pour le réemploi des bâtiments, un marqueur de performance environnementale sur le territoire qui s’était à cette occasion interrogé sur la fin de vie de nombreux matériels laissés en plan au sein de la friche, dont les bureaux et tous leurs accessoires.
Un vaste entrepôt de valorisation dès 2028 ?
CEO était un programme de recherche entre collectivités européennes. Il s’achève sur un bilan ambitieux. « Nos partenaires des grandes villes d’Europe du Nord nous sollicitent aujourd’hui pour poursuivre l’aventure », explique Sébastien Deviers, directeur du développement économique à la Communauté de communes du Pévèle-Carembault.
Il s’agirait de dupliquer dès 2028 l’expérience menée dans cet entrepôt danois qui stocke et valorise depuis dix ans le mobilier des 45 000 agents de la région de Copenhague : entrepôt avec marketplace interne, plus de 7,5 M€ d’achats de mobilier de bureau neuf chaque année mais 1,1 M€ d’économies annuelles grâce au réemploi et au recyclage. Bien vu ! Mais le modèle danois est-il transposable à Pont-à-Marcq sur le site Champ libre ? « Il n’existe rien de conséquent en France hormis un atelier de 5 000 m2 à Paris, un autre à Lyon, autant se lancer ! », assure Sébastien Deviers.
Créer un champion national de l’agencement circulaire
Le projet nordiste veut s’inspirer des meilleures pratiques d’Europe du Nord pour créer un cluster champion national de l’agencement circulaire. Il s’appuierait sur un potentiel de 20 000 m2 d’espaces à Champ libre, plus raisonnablement sans doute sur 5 à 10 000 m2 d’entrepôt de valorisation en réemploi d’abord, de recyclage de haute qualité ensuite. Les Danois ont montré l’exemple, ils sont en train de doubler leur surface de nettoyage et de stockage de leur mobilier dormant alors que sont déjà évitées 320 tonnes d’émissions carbonées chaque année.
D’autres expériences témoignent d’ailleurs de l’intérêt du sujet chez d’autres partenaires de Pévèle-Carembault, autant dire les entreprises pionnières.
À Vilvoorde, près de Bruxelles, la plateforme NNOF, ce sont 12 000 m2 de stocks de seconde main qui font vivre une plateforme de vente en ligne. À Terborg, aux Pays-Bas, Human Office a lancé un entrepôt de 62 000 m2 pour une offre de très haute qualité très attractive pour les architectes ou décorateurs intérieurs alors qu’à Emmen, Fair Furniture Group a imaginé un stock de 12 000 m2 de seconde main. En Suède, YLLW propose la revente de 65 000 pièces de mobilier en stock, soit en trois ans 3,7 Mt de CO2 évitées et 5 M€ d’économies réalisées par les clients grâce au réemploi.
Inventer une première école du mobilier circulaire
Le projet à Champ libre pourra compter sur un ensemble de compétences d’acteurs de l’agencement locaux (entreprises Duriez, Hoyez, lycée professionnel Charlotte-Perriand à Genech, Aura sur le très haut de gamme à Pont-à-Marcq…). Sont acquis les soutiens du FCBA, (le centre technique de l’agencement et de la filière bois) ainsi que de Valdelia, l’éco-organisme de la filière. Pévèle-Carembault était par ailleurs le référent formation du projet de recherche CEO, ce qui le rend légitime à poursuivre les actions de formation au réemploi du mobilier à Champ libre, d’où que viennent les candidats aux modules et avec l’ambition de créer la première école du mobilier circulaire de France.
La fin de vie au bureau
Ce nouvel écosystème, encore inexistant à cette échelle au plan national, est imaginé comme un véritable service circulaire aux collectivités ou acteurs privés dans les Hauts-de-France et en île-de-France. Des marques d’intérêt s’expriment déjà clairement en faveur de ce hub à façonner, à la Ville de Lille, au centre hospitalier de Valenciennes, à la Porte du Hainaut, au conseil régional. Pévèle-Carembault cherche un partenaire pour bâtir une plateforme IT pour identifier les sources de gisements et savoir s’ils sont récupérables, recyclables. Les échanges se poursuivent en attendant la confirmation de l’ambition par la nouvelle majorité à la Communauté de communes et les espoirs sont permis, alimentés par le succès de ce show-room dans le bâtiment démonstrateur Terrabundo.
On y voit le fruit d’un réemploi inspirant. Une chaise basse et une table d’appoint, une chaise au sol avec son plateau pour poser l’ordinateur, un tabouret redessiné, un porte-revues, une bibliothèque ou cette vieille chaise en bois et plastique entièrement reconditionnée en master class au Louvre-Lens Vallée. Les Repair cafés sont associés, les lycées techniques peuvent être emmenés au même titre que les ateliers d’insertion par l’économique, on pense à Vit’Inser au sein de Vitamine T, le plus gros acteur circulaire de la région, basé à Lesquin.
Repenser les modèles de production à partir des gisements
S’il voyait le jour, l’entrepôt de réemploi de Champ libre permettrait d’expérimenter un process inédit visant à sécuriser les stocks de mobilier, à réduire les coûts de production sur une ligne de réemploi-recyclage, à organiser les filières de revente, etc. Et au-delà, pourquoi ne pas attirer dans les filets de Champ libre la création parallèle du premier centre commercial du réemploi, ce Comptoir du réemploi projeté par la Région via sa nouvelle stratégie sur l’industrie circulaire. Ce serait massifier enfin ce réemploi de manière plus globale et changer de dimension alors que les petits formats en mode ressourceries, recycleries, ateliers de réparation occupent un terrain qui ne demande qu’à s’agrandir.
Plus de 10 millions de tonnes de mobilier sont brûlés chaque année en Europe, le gisement à valoriser est colossal. Et si, dans le Nord, on renversait enfin la table ?