Les engrais, le biogaz et la guerre ? Les liens sont plus évidents qu’il n’y paraît. La crise pétrolière provoquée par l’administration Trump a bloqué le détroit iranien d’Ormuz par lequel transite une part significative de la production d’engrais phosphatés ou azotés pour nos agricultures. Pour sa part, le biométhane issu de la méthanisation produit un digestat qui s’apparente à un engrais naturel. Un coproduit valorisable, très compétitif et qui pourrait devenir souverainement stratégique.
Un tiers des exportations de l’urée, l’engrais le plus utilisé, transite par le détroit d’Ormuz. Le gaz est indispensable à la fabrication des engrais azotés, or environ 20 % du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial vient du Qatar qui a stoppé sa production à cause du conflit avec l’Iran. La crise géopolitique a fait flamber les prix dès le mois de mars (+ 15 %), les marchés de pénurie ont alimenté les tensions qui perdurent alors que les engrais azotés de synthèse avaient déjà accusé une hausse sensible au début de l’année.
Le biogaz, une alternative à considérer ?
Dans les situations de blocage, il est tentant de chercher des alternatives pour ne plus dépendre des pays producteurs du Golfe persique. Et si nous fabriquions moins d’engrais chimiques issus des énergies fossiles ? Une solution parmi d’autres tient à notre capacité de produire du biométhane issu de la fermentation de la biomasse (déchets de l’agriculture) dans des méthaniseurs, et notre région des Hauts-de-France est championne nationale en la matière avec 108 unités produisant ce fameux biogaz ou gaz vert censé remplacer le gaz naturel à long terme.
Un méthaniseur produit trois choses. Du biométhane bien sûr mais aussi du CO2 biogénique (pour les bulles dans les boissons pétillantes ou la bière…) et du digestat solide ou liquide. Aubaine ! Le digestat est un engrais naturel, utilisé en épandage dans les champs, revendu entre agriculteurs et quasi valorisable à 100 %. Directeur régional de GRDF (notre photo), Philippe Lahet l’atteste : « De plus en plus d’agriculteurs augmentent la puissance de leurs méthaniseurs pour mieux valoriser leurs coproduits, pour faire davantage de digestat. »
Opportunité ? Après une période de déploiement il y a vingt ans et après l’engouement des années 2019 à 2022, le marché de la méthanisation s’est essoufflé avant d’amorcer sa reprise cette année avec une relance nette des projets pour injecter encore plus de biogaz dans le réseau de gaz naturel.
Les coproduits rentables de la méthanisation
« L’ambition est d’atteindre 300 méthaniseurs en 2030, c’est trois fois plus qu’à l’heure actuelle, en passant de 2 TWh injectables à six en 2030 », rappelle Philippe Lahet. Dans cette perspective, le digestat tient sa place, une place oubliée, son développement se nourrissant du besoin de souveraineté économique (et donc politique) à l’égard des pays du Golfe mais aussi des Etats-Unis et de la Chine, en somme les principaux producteurs d’énergies fossiles dans le monde.
« On voit clairement apparaître le sujet du digestat dans la perception des élus et des acteurs agricoles, mais aussi industriels », précise-t-il. Cet engrais issu de la méthanisation permet de soutenir la filière. Et d’encourager les projets. À Saint-Omer, les eaux usées par le lavage des cuves de la bière Goudale sont retraitées par la méthanisation. Dans le Dunkerquois, Daudruy, la plus grosse unité de méthanisation en région, valorise ses huiles usagées en les recyclant. Ailleurs, le gaz vert intéresse pour le bois de chantier ou les pneus (la pyrogazéification détruit la matière en la chauffant à très haute température en mode Cocotte-Minute, produisant du méthane et de l’hydrogène). Les résidus de la méthanisation, dont le digestat, peuvent adresser les marchés des industries sucrières (betterave) ou patatières. Le biogaz, une production locale, non délocalisable, rendant un service décarboné aux territoires.
Les engrais organiques, l’espoir du grand retour ?
Avec 300 unités dans la région, c’est toute une économie de la valorisation énergétique qui ferait sens dans sa contribution à la lutte contre l’emballement climatique alors que la France importe toujours plus de 80 % de ses engrais d’après un rapport gouvernemental sur la souveraineté alimentaire et agricole de mars 2024. Cités par Reporterre, les Amis de la Terre expliquent que l’épandage de ces engrais issus de la pétrochimie émet du protoxyde d’azote dans l’atmosphère, un gaz 265 fois plus réchauffant que le CO2. « En France, est-il précisé, les engrais azotés, y compris leur production et leur transport, représentent près d’un quart des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole. »
Petit rappel en passant, sur le papier, la troisième stratégie nationale bas carbone présentée au début de l’année prévoit une diminution d’usage de 30 % des engrais azotés en 2030 et de 50 % en 2050.
En Bretagne, des agriculteurs utilisent les algues vertes ou les coquilles d’œufs pour fertiliser leurs champs. L’agroécologie propose de planter des légumineuses pour mettre de l’azote dans les sols et ainsi réduire fortement les apports d’azote de synthèse, jusqu’à réentendre la petite musique de la valorisation des excrétas humains (l’urine est très riche en azote… naturel), sans parler de la solution consistant à remettre des vaches dans les parcelles de grandes cultures (les déjections animales produisent de l’engrais organique). Et dans le Nord, nous avons de surcroît une méthanisation bien implantée et bien plus compétitive que l’importation de produits chimiques depuis des pays fossiles géopolitiquement dangereux pour les hommes, la nature et le climat.