La troisième Stratégie nationale bas carbone (SNBC) a été mise en consultation le 12 décembre dernier pour tenter de réduire les émissions de gaz à effet de serre du pays de moitié d’ici à 2030 par rapport à 1990. Les injonctions réglementaires et politiques paraissent ambitieuses, mais la France a-t-elle, une fois de plus, les moyens de parvenir à terme à la neutralité carbone ?

Pour l’instant la réponse est non, en dépit des incantations politiques discursives et des affirmations bureaucratiques des administrations concernées par les transitions écologique et énergétique. Pourquoi ? La stratégie nationale pour sortir des énergies fossiles d’ici à 2050, en tout cas pour parvenir à la neutralité carbone, combine une double priorité : l’électrification massive par des énergies décarbonées (autant dire le nucléaire) et la baisse drastique des émissions des plus gros émetteurs industriels.

L’électrification de masse au premier plan

Sur le premier point, le dernier rapport de RTE (qui gère la plus haute tension dans le réseau électrique) est on ne peut plus clair : la France doit passer à 55 % d’électricité dans la consommation énergétique en 2050, contre à peine 25 % en 2025, autant dire que la pente est encore bien raide. Il explique en même temps qu’il faudra sortir définitivement du pétrole à l’horizon 2040-45 et acter la mort du gaz naturel fossile cinq ans plus tard. Balle immédiatement saisie au vol juste avant Noël par Sébastien Lecornu qui s’est dit prêt à « accélérer l’électrification des usages » (les constructeurs automobiles et les concepteurs de data centers pour l’IA peuvent dire merci au Premier ministre).

Ajoutons que l’instabilité gouvernementale fait toujours attendre la programmation pluriannuelle de l’énergie, le texte cadre essentiel qui a désormais trois ans de retard pour régler la boussole de notre mix énergétique au sein duquel l’électricité fera le plus grand bond en avant, sans évoquer les reculs géopolitiques américains risquant de freiner la dynamique internationale générale.

La grande pression sur les industries polluantes

Mais posons-nous les questions renvoyées par une SNBC en effet ambitieuse dans sa lettre et dans son esprit. Toujours sur l’électrification massive, cet outil de pilotage de notre politique climatique annonce deux tiers des nouvelles immatriculations de voitures en électrique d’ici à 2030 et 100 % des bus neufs dans cinq ans. Par quel prodige les marchés automobiles y parviendront-ils alors que la part de marché de l’électrique n’a pas encore franchi la barre des 20 % aujourd’hui (et environ 40 % pour les hybrides). Le texte dit également que le report vers les transports en commun et le ferroviaire devra progresser de 25 % en 2030…

Pour ce qui est des efforts industriels, c’est le deuxième point, il annonce que les 50 plus gros émetteurs de CO2 devront baisser leurs rejets de 68 % d’ici à 2030. Sans parler du calendrier particulièrement strangulateur pour la plupart des grands capitaines d’industrie, ceux-ci ne sont tenus que par des engagements volontaires. On ira donc, ou on n’ira pas et le feuilleton des atermoiements d’ArcelorMittal sur ses investissements décarbonés à Dunkerque nous raconte une tout autre histoire (acier trop cher sur les marchés mondiaux = report des décisions sur les fours électriques alimentés par le nucléaire de Gravelines).

Les sobriétés toujours aux abonnées absentes

Passons sur l’absence totale de toute référence à la moindre place accordée à une limitation des gisements de matières et des productions de biens (la sobriété est sortie depuis vingt ans des dictionnaires régaliens). Passons également sur l’absence quasi systématique de contradiction, d’opposition visible dans le débat public au mode techno-solutionniste qui sert depuis bientôt dix ans de gouvernail au développement économique national.

Cela étant dit, les promesses de la SNBC ne sont pas déceptives et nous serons curieux d’analyser les commentaires à venir, par exemple, du Haut Conseil pour le climat ou de l’Autorité environnementale. Le texte qui leur sera soumis au printemps ambitionne en effet de passer en équivalent CO2 de 347 millions de tonnes (Mt) par an de la période 2024-28 à 265 Mt par an pour la période 2029-33, puis à 192 MT par an pour les cinq années suivantes. Au concret, cela signifie baisser nos émissions de carbone supplémentaires de 4,6 % par an chaque année pour tenir les objectifs fixés d’ici à 2030. Pour rappel, nous en sommes à – 3 % en moyenne ces sept dernières années (- 6,8 % en 2023, merci à la cherté des prix de l’énergie post covid ; – 1,8 % en 2024, – 1,6 % en 2025 selon les dernières estimations au 13 janvier du Citera, chargé de l’inventaire national des émissions) : le compte n’y est pas pour le moment et il faudrait que la France aille trois fois plus vite.

 

De grands secteurs en tensions climatiques

 Concernant les principaux secteurs contributifs, la revue d’effectifs pose elle aussi question. Sur le logement, la SNBC propose 8,8 millions de pompes à chaleur pour remplacer très vite au moins 60 % des chaudières au fioul dans les logements. Vertueux ! Elle suggère également 700 000 rénovations par an dont 250 000 d’ampleur. Ambitieux mais c’est plus que le double du rythme actuel selon l’Agence nationale de l’habitat (moins de 100 000 aujourd’hui) alors que les coups de rabot se multiplient sur la rénovation énergétique des bâtiments (soucis du dispositif d’aides MaPrimeRénov’ sur fond de crise historique de la promotion immobilière).

En agriculture, l’objectif de baisser de 20 % la consommation de viande sort de la SNBC alors que l’on sait l’impact carbone de l’élevage. Mais le texte prévoit une baisse de 30 % des engrais azotés d’ici à 2030 (- 50 % en 2050) et de 50 % des importations de soja (82 % pour le bétail) afin de garantir une nouvelle autonomie sur les protéines. La SNBC insiste aussi sur la production bio qui devra passer de 6 % à 21 % des surfaces utiles agricoles en 2030 (bon courage quand on mesure encore tout récemment la puissance des syndicats agricoles conventionnels).

Dans les transports, premier émetteur de CO2, l’effort à consentir est colossal avec une baisse des émissions carbonées de 26 % entre 2023 et 2030. Pour le moment, les émissions stagnent… Le texte prévoit le doublement du fret ferroviaire et une augmentation du trafic des transports en commun de 25 % en 2030.

Et d’un point de vue plus général, c’est un bon point, la prise en compte des émissions des produits importés est à saluer, elles représentent encore la moitié des émissions totales de toute la France, ces émissions délocalisées dans d’autres pays que le nôtre ayant un impact considérable sur notre bilan carbone global.

Charbon en 2027, pétrole en 2045, gaz naturel en 2050

Fin 2024, la deuxième SNBC avait fait l’objet de 1,2 million de commentaires pour une réduction de 50 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 par rapport à 1990. Quels que soient ces commentaires, la dynamique est bien réelle pour décarboner notre développement économique et sortir du charbon en 2027, du pétrole en 2045, du gaz naturel en 2050.

Baisser les émissions nettes de 55 % d’ici à 2030, c’est également la trajectoire de l’Union européenne avec son Green Deal ou Pacte Vert depuis son lancement en 2020. Le 2 juillet, pourtant, l’Union a donné des gages aux forces politiques de droite et d’extrême droite en votant des exemptions massives de taxe carbone pour 90 % des grandes entreprises, un report du devoir de vigilance ou un abandon pur et simple de la lutte contre l’éco-blanchiment, ce fameux greenwashing. Des « assouplissements » justifiés par les nouvelles priorités budgétaires (Défense, compétitivité des entreprises), des mesures court-termistes qui font douter de l’objectif d’une réduction des gaz à effet de serre de 90 % d’ici à 2040 par rapport aux niveaux de 1990.

Rappel scientifique fort désagréable

 Les énergies fossiles forgent encore plus de 80 % de l’énergie consommée dans le monde. La température en novembre 2025 était en moyenne de 1,47 °C plus élevée que lors de l’ère préindustrielle (1850-1900). Ce 13 janvier, l’observatoire européen Copernicus a établi que pour la première fois, une période de trois ans (2023 à 2025) avait franchit la barre symbolique de 1,5 °C et tant pis pour les Accords de Paris (Cop 21, 2015). Les huit dernières années furent les plus chaudes jamais observées par la science et toujours d’après Copernicus, l’année 2025 a été la troisième la plus chaude jamais enregistrée dans le monde et en Europe. La concentration du CO2 dans l’atmosphère s’évalue en partie par million (ppm). Avec 400 ppm, une quantité d’air contient ainsi 0,04 % de CO2. La même science alerte : le climat ne sera plus contrôlable au-delà de 480 ppm. Les 430 sont déjà dépassés. Bonne année à tous.