L’Amérique de Donald Trump s’est retirée le 8 janvier de 66 organisations internationales dont le GIEC et – surtout – de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CC-NUCC). Antoine Bonduelle gère son cabinet de consultant E&E depuis Cassel, fut réviseur expert au sein du GIEC pour les questions énergétiques et a co-fondé le réseau action climat en France (RAC). Il nous éclaire sur l’impact de ce nouveau coup porté contre l’action climatique.
Comment réagir face à cette nouvelle charge contre la diplomatie climatique ?
« Cette annonce de Trump est légalement douteuse puisqu’il s’agit d’un des rares traités votés par le Sénat à la majorité des deux tiers pour sa ratification sous Bush père (ce traité conclu en 1992 au Sommet de Rio est fondateur de tous les autres accords climatiques internationaux, NDLR). Les conséquences de ce retrait seraient plus lourdes que celles du retrait des Accords de Paris (Cop 21, 2015) déjà officialisé le premier jour de la prise de pouvoir de Trump. Cette Convention-cadre est une table des invitations, une COP permanente, une grande logistique de l’ONU, elle est d’ailleurs l’un des plus grands traités avec 194 pays représentés.
C’est aussi un cadre avec beaucoup de satellites, des fonds, des organisations importantes, etc. Trump annonce d’autres retraits sur les énergies renouvelables (l’Agence internationale), le GIEC ou la biodiversité (l’UICN) mais les Américains pouvaient se permettre d’entrer et de sortir en tant que simples observateurs qui n’avaient pas ratifié, avec aussi moins de conséquences. Là, on est vraiment dans un retrait très fort avec des Etats-Unis vraiment partie prenante. Les Américains sortent du jeu et nous allons donc avoir un monde davantage dominé diplomatiquement par les pays du Sud, Inde, Brésil ou Chine avec les Européens comme successeurs ou pas de la dynamique pro-climat. »
Cette diplomatie climatique est-elle réellement en danger ?
« Je ne pense pas que le système va s’effondrer mais c’est plus sérieux que pour l’Accord de Paris qui était une somme d’engagements volontaires des Etats. Ici, dans cette Convention, nous avons et c’est très rare (c’est même le seul endroit de l’ONU) une représentation de presque tous les pays du monde, avec tous les plus pauvres et les plus vulnérables. Le cadre prévoit d’ailleurs l’éradication de la pauvreté, c’est complètement consubstantiel à la question climatique. Le charbon de bois, le pétrole… tous ces dossiers ont un lien très fort avec la pauvreté. »
Ce retrait brutal de la CC-NUCC peut-il retarder la sortie des énergies fossiles ?
« Les Américains se tirent déjà une balle dans le pied. On a des gens tellement fous et extrémistes aux Etats-Unis qu’on peut se retrouver avec des menaces sur les organismes, grandes sociétés ou Etats qui vont continuer dans le sens de la décarbonation générale par la diminution des recours fossiles. Il va y avoir des résistances dans les grands Etats démocrates qui ne veulent pas démanteler leur recherche climatique par exemple. De manière plus générale, on a de plus en plus un champ libre laissé à la Chine, à la Russie ou à l’Inde mais le reste du monde ne va pas suivre Trump. Plus de la moitié des pays du monde sont pauvres et vulnérables, ils ont besoin de l’argent des Britanniques, de l’Europe, des Norvégiens…
Et les Américains n’aident plus, ils se sont retirés. La Convention-cadre Climat est un véritable traité de lutte pour le développement et l’environnement. Son champ et son échelle sont très vastes, jusqu’à la fin de la pauvreté. On voit bien qui est présent, tous les grands caritatifs l’ont intégrée (Care, Secours catholique ou Oxfam pour la France). Trump se retire de l’action climatique, et alors ? La dynamique actuelle est très forte pour changer énergétiquement de monde. »
Un retour en arrière sur la fin des énergies fossiles est-il possible ?
« Ce retour en arrière est impossible, inconcevable. On est d’ailleurs en train de passer une espèce de bosse, déjà visible pour le charbon et en vue pour le pétrole dont la consommation est en train de plafonner. L’OPEP et les organes américains parlent de 2050 mais les organismes un peu plus sérieux, derrière l’Agence internationale de l’énergie, expliquent qu’un plafond est atteint.
Les producteurs de pétrole dépendent plus que jamais des consommateurs. Avec un pétrole durablement à 60 dollars le baril et déjà annoncé bientôt à 40 dollars, les choses évoluent. Trump se contredit, il veut faire plaisir aux pétroliers (affaire du Venezuela) mais fait baisser le prix du pétrole pour ses électeurs. On va vivre les derniers feux du pétrole, qui a encore certes de beaux restes, mais on n’imagine pas des industriels qui seront encore là dans cinquante ans. »
L’Union européenne est souvent présentée comme la meilleure élève de la classe climatique internationale mais le charbon demeure la source d’énergie principale dans le monde…
« L’Europe a divisé par deux sa consommation de charbon en moins de dix ans. D’ailleurs, paradoxalement, les Etats-Unis l’ont fait aussi mais avec plus de gaz. Très souvent, l’éolien est désormais supérieur au charbon pour faire de l’électricité. Et chez les Chinois, on ne pensait pas voir cela avant 2035, or ils y sont déjà. Donc nous avons au global une économie mondiale du charbon qui a de bonnes raisons économiques et techniques de s’effondrer, cela se voit bien de pays en pays avec partout du déclin plus ou moins fort (la sortie du charbon est la meilleure façon de baisser les émissions de CO2 en gagnant de l’argent).
En France, on a gardé les centrales pendant bien trop longtemps, on aurait pu s’en passer depuis au moins vingt ans, on les a gardées pour des raisons sociales, pour ne pas brusquer FO et la CGT. Sous Jospin (début des années 2000) les associations avaient obtenu la programmation de la fin du charbon. Cette énergie fossile devait disparaître, c’était officiel, mais on a gardé six centrales… Cela représentait tout de même le maintien de 5 % de nos émissions nationales pendant vingt-cinq ans de façon inutile. »
Les sociétés sont-elles prêtes à poursuivre les efforts nécessaires pour sortir des fossiles ?
« Il ne faut pas confondre la bataille en cours du degré et demi à ne pas dépasser ou des 2 degrés (on sait maintenant à quel point cela est très dangereux en même temps que très rentable collectivement : continuer le pétrole plus qu’on ne devrait coûtera bien plus cher aux pays non pétroliers), il ne faut donc pas confondre cet objectif du zéro pétrole et charbon avec la bataille de la transition énergétique. Même si on n’obtient pas l’objectif 2 °C du GIEC, on est dans un moment où au moins la moitié des usages des hydrocarbures est remise en cause. L’électrification se développe très vite au niveau mondial (pompes à chaleur, voitures électriques, etc.). Le pétrole va être entre zéro et la moitié d’aujourd’hui en 2050.
La réindustrialisation européenne est en cours, elle s’accélère pour des raisons de souveraineté géopolitique. C’est beaucoup plus d’électrification, des procédés énergétiques plus efficaces, moins de gaz et de pétrole, en somme une baisse extrêmement significative des hydrocarbures et ce, même si l’on ne faisait que la moitié du chemin envisagé dans le Green Deal européen.
C’est tout notre intérêt commun, malgré les confusions, une représentation très floue de l’avenir, très assombrie aussi. Voyons les Texans qui ont choisi de combiner le pétrole avec l’éolien et le solaire, mais dans un cadre où les pétroliers font ce qu’ils veulent. Mais les gens vont acheter de moins en moins de pétrole… »
Ce Green Deal, ou Pacte Vert, semble aujourd’hui attaqué de toutes parts au sein même de l’Union. Est-ce si grave ?
« Les attaques sont bien réelles mais pour l’instant, le Pacte Vert tient. On vient de mettre en place la taxation extérieure des importations pour faire payer ceux qui sont plus sales que nous. L’Inde par exemple peut ne pas aimer cette stratégie, mais l’industrie européenne n’a pas envie de détricoter cela, comme elle maintient la pression dans l’industrie. Nos constructeurs automobiles ont très mal joué depuis trente ans en voulant vendre des voitures trop lourdes et trop chères. C’est deux tonnes par véhicule en moyenne en France (2,5 aux Etats-Unis) quand ma première 2 Chevaux ne pesait pas plus de 600 kilos. Or, dans l’industrie, on compte au poids et nous avons un système industriel qui change aujourd’hui à grande vitesse. »
Le basculement vers une majorité d’usages en énergies renouvelables est-il déjà acté ?
« Nous aurons peut-être quelques surprises. Par exemple le solaire serait plus important que ce que nous imaginions pour l’éolien, solution a priori la plus séduisante dans le nord de l’Europe avec les deux tiers de l’électricité autour de la mer du Nord. On parle désormais, plutôt, de la moitié. Les Chinois nous vendent du solaire pas cher et comme dit le GIEC, c’est un cadeau qu’ils nous font, c’est un bien public mondial. Il n’y a plus de subventions en Chine, les constructeurs chinois se font une concurrence à mort et les prix baissent. Plus de 20 % de l’électricité au Pakistan relève du photovoltaïque que les gens ont acheté car le solaire est très compétitif. De même qu’en Afrique, l’électricité solaire est de moins en moins chère… Cela part d’une industrie mercantiliste, qui chasse le profit, nous sommes d’accord, mais c’est aussi une opportunité pour le climat !
Nous, en France, on aurait dû massifier le solaire il y a bien des années. C’était d’ailleurs la proposition de Borloo quand il était vice-Premier ministre en 2007 mais on n’a pas osé le faire pour ne pas nuire au gaz et au pétrole. À l’époque, il y a vingt ans, on se disait qu’on pouvait se passer facilement du gaz mais ce fut un choix politique de François Fillon : on aura des tuyaux de gaz moins chers vers l’Azerbaïdjan et la Russie. Le chef du lobby européen du gaz était d’ailleurs un Français, Gérard Mestralet, président de GDF-Suez, et il n’y avait pas que les Allemands à s’être tournés vers la Russie. »
Choix énergétiques possibles, la faim d’une époque
« Ce n’est pas tout. Jusqu’à récemment, 80 % de notre chauffage dans le nord de la France, c’est du gaz. Pourquoi n’a-t-on pas mis plus de pions sur le bois, beaucoup plus économique ? Aujourd’hui on essaie de se débarrasser du gaz naturel mais cela n’est pas facile parce que les Russes continuent, que Total joue un jeu trouble, que les gens pensent que tout cela va continuer comme avant. Or non, il faut se dire que la chaudière à gaz, ce sera terminé, remplacée d’abord par les pompes à chaleur et les réseaux de chaleur, la solution la plus écologique qu’une ville puisse adopter, je pense par exemple au très beau réseau d’Amiens, suivant les exemples des Allemands du Nord, des Danois, des Suédois… Alors bien sûr on pense au biogaz (issu de la méthanisation de la biomasse, non fossile) mais c’est surtout une énergie possible, facilement stockable, très utile pour les deux mois de pics en hiver. »
La France vient de lancer la consultation de sa nouvelle Stratégie nationale bas carbone (SNBC). Est-elle satisfaisante ?
La SNBC est en discussion, elle mobilise vraiment beaucoup de monde, elle est prise au sérieux par les ministères, les ONG et une partie de l’industrie. C’est du concret, c’est impressionnant, nous suivons cela de très près. L’Etat, les Régions, les collectivités locales ont fait des propositions partout. Par exemple, on décide de multiplier par deux la consommation française de légumineuses d’ici à 2030 et par quatre en 2050. On va aider la société à changer, en mangeant un peu moins de viande par ce biais.
Plus globalement, je ne vois pas d’objectifs absolument infaisables, même si cela sera souvent compliqué. C’est moins le cas pour la France, mais l’Europe a souvent tenu ce qu’elle s’est engagée à faire. Et la société réclame beaucoup plus d’engagements écologiques, je pense à la demande sur le vélo, par exemple. Les services centraux de l’Etat ont compris que l’objectif du zéro carbone n’était pas de la blague d’ici à 2050. Et un peu partout dans le monde, désormais, on ne tâtonne plus, on sait ce qui marche, on sait compter.
Petit aparté sur le logement, il y a des révisions déchirantes à faire, on a encore des acteurs qui trichent sur des labels, des ministres au service des propriétaires…, mais collectivement on va attaquer les passoires thermiques. L’idée que tout le monde sera BBC, à zéro émission, est une espèce d’illusion. On va pousser beaucoup plus vers la géothermie, les pompes à chaleur, la haute performance généralisée, etc., mais on ne passera pas en A ou en B d’un coup de baguette magique. Le texte de la SNBC est en cours de débat au moment où l’économie mondiale réclame la décarbonation et c’est très bien. Aujourd’hui ce sont les Américains qui se marginalisent. »
Rétroliens/Pings