C’est un modèle d’engagement d’un territoire pour faire du neuf avec du vieux. Le chantier de réemploi est hors norme sur le site de 16 hectares d’Agfa-Gevaert, fermé il y a cinq ans. Cette friche unique devient un laboratoire de performance environnementale dans une métropole lilloise foncièrement saturée. Fin des travaux cet été, pour un futur lieu hybride, ouvert et créateur de 800 emplois.
Luc Foutry nous le confie immédiatement, « les promoteurs ont tout fait pour nous décourager, mais c’est fini cette époque-là où on met tout par terre pour rebâtir avec des matériaux neufs ». Le président de la communauté de communes Pévèle Carembault (93 000 habitants) s’est offert au contraire un formidable terrain de jeu pour diviser au moins par deux l’empreinte environnementale de la requalification d’un site industriel.
Agfa aurait fêté en décembre 2025 les 90 ans de sa création à Pont-à-Marcq, mais l’ancien fleuron des produits photographiques, si puissant qu’il fut, et si beau qu’il eut été avec son style art déco, doit laisser 174 salariés sur le carreau en 2020 et entamer une nouvelle vie.
La renaissance circulaire
L’Etablissement public foncier (EPF) rachète le site et les réflexions s’engagent dès 2021 pour imaginer une refonte intégrale sur quatre hectares de chantier. Treize bâtiments sont à déconstruire, soit deux hectares de bâti, la moitié du total. Plus de 15 000 m3 de matériaux de déconstruction sont concassés sur place par Renard (Escaudain), principalement des bétons. Près de 8 500 m2 de coffrages perdus sont à désamianter. Au total, plus de 74 000 m2 de programmes de réemploi ou de recyclage sont annoncés : le chantier est hors norme.
Une plateforme de réemploi est mise en place, rien ne doit être évacué. Y sont stockés les petits matériaux emblématiques du passé industriel du site, les chemins de câblage, les mobiliers, sanitaires, escaliers, briques, luminaires, grillages, portes, etc. L’équipe de maîtrise d’œuvre de Saison Menu (architectes urbanistes lillois) garantit déjà la seconde vie de nombreux éléments, jusqu’au démontage de l’énorme machine qui fabriquait et coulait les plaques offset pour l’impression dans une tour à 18 mètres d’épaisseur de béton sur trois étages. C’est déjà une fierté, la majeure partie des 30 pièces de plusieurs tonnes de cette Coulée sera réemployée dans le Limousin pour faire revivre une industrie offset en France.
La facture environnementale
Quant au coût, là encore tout est assumé. Le site fut racheté à 1,5 M€ (Agfa en souhaitait 6 M€). La facture globale de la requalification s’élève à 3,6 M€, celle des travaux à 3 M€, prise en charge à 80 % par l’EPF. Le surcoût de la qualité environnementale est assuré par les partenaires publics (FEDER, Banque des Territoires…). Une gestion classique, non circulaire, aurait coûté deux fois moins cher (le coût d’aménagement des espaces partagés est estimé à 30 M€ avec l’énergie) mais la communauté de communes aurait été privée de tout l’intérêt d’un marketing environnemental seul capable d’offrir un nouveau cadre de vie des plus attractifs dès la viabilisation du site en 2027.
Et c’est déjà le cas. Pévèle-Carembault a installé son nouveau siège sur le site, dans le même esprit écocirculaire que son bâtiment vitrine de Terrabundo, au service des entreprises. La collectivité travaille déjà avec douze entreprises désireuses de prendre place (brasserie, théâtre, agenceurs, alimentation, mécanique générale, etc.). Une légumerie promet 7 000 repas par jour à livrer dans le territoire dans un site renaturé, replanté pour des îlots de fraîcheur, aux eaux pluviales récupérées et-ou infiltrées. Une boucle de chaleur assurée par la géothermie sera couplée à la biomasse pour un rendement énergétique maximal. La moitié des toitures sera équipée de panneaux solaires, pourquoi pas en récupérant in situ d’immenses poutres métalliques en supports. Ce photovoltaïque permettrait d’alimenter l’équivalent de 240 foyers pour 2 300 mWh par an en autoconsommation.
« Nous tenons à économiser notre développement sur les terres agricoles », explique Luc Foutry. Avec l’espoir de créer 800 emplois sur les bases d’une économie circulaire, sur un chantier de site déjà partiellement occupé, ayant immédiatement banni l’idée encore largement dominante ailleurs de l’obsolescence programmée des espaces et des bâtiments.