La Sécurité sociale perd 22 milliards d’euros par an et les personnes âgées de plus de 65 ans seront 30 % plus nombreuses dans les dix à quinze ans à venir. Dans un univers des soins très réglementé, pas de place pour le réemploi d’un fauteuil roulant qui n’aurait servi que l’espace d’un moment. C’est ainsi, en France, la Sécurité sociale ne rembourse que du matériel neuf.
« Mais nous, on nous appelle chaque jour pour récupérer du matériel médical encore en état de fonctionnement… », plaide Quentin Brassart. Dans son atelier de la ruche d’entreprises d’Armentières, plus de mille pièces, des fauteuils et des déambulateurs sont empilés, rangés par centaines. Tous ont déjà servi, tous peuvent encore servir. Quentin est un ICAM, ingénieur généraliste nouvelle génération : le sens des affaires et du sens dans les affaires. Après avoir éprouvé du management de production chez Danone et Sarbec, le voici avant le Covid chargé de louer du matériel médical pour Air Liquide. Maintenance et reconditionnement…
Opportunité circulaire à saisir dans la région
Le pôle biosanté Eurasanté avait formé un hub régional à Libercourt et cherchait un repreneur à cette activité nouvelle en 2023. Le jeune Cambrésien se porte candidat. On garde le nom – Libel’Up –, Eurasanté est associé à 8 % du capital de l’entreprise commerciale de l’économie sociale et solidaire. Et très vite les choses s’emballent. La demande est forte, la chasse au gaspi est d’abord une affaire de logistique, d’organisation.
Quentin Brassart a les idées claires, vision en tête sur le modèle économique. « Nous voulons développer une gamme de réemploi qui ne concurrence pas les 2 500 vendeurs et distributeurs français, hors pharmacies et officines, mais nous leur permettons d’intégrer notre catalogue dans leur chaîne de valeur », dit-il.
Ils sont 250 dans les Hauts-de-France, 25 répondent déjà. Les matériels ne sont plus jetés ou exportés, mais récupérés par des entreprises d’insertion par l’économique (Le Grenier, Vit’Insert pour Vitamine T à Lesquin ; Face Valo à Calais). Ils sont stockés à Armentières, contrôlés, nettoyés, désinfectés, parfois réparés dans un petit atelier. Libel’Up emploie huit salariés et tout le monde s’active pour revendre fauteuils et déambulateurs entre 30 et 40 % moins cher. « En 2024, notre première année d’activité réelle, nous avons prouvé aux cadres de santé des établissements de soins que nous pouvions commercialiser une gamme de réemploi », explique Quentin. En passant par la réalisation d’une analyse en cycle de vie (ACV) avec le cabinet référent WeLOOP à Lambersart, en projetant aussi de nouveaux investissements en fonds propres de 300 à 400 000 € pour déployer la solution au niveau national.
Deux cents millions d’économies par an grâce au réemploi
« La Sécurité sociale pourrait faire 200 M€ d’économies chaque année en s’appuyant sur notre gamme », assure le président de Libel’Up. Sans réelle concurrence de son point de vue, les associations, entreprises adaptées ou d’insertion réalisant dix à vingt fois moins de chiffre d’affaires.
« Nous les faisons travailler en montant une toute première filière industrielle du reconditionnement en France », dit-il, avec déjà 3 000 équipements collectés dans les établissements de soins, 20 000 envisagés en 2030 en touchant 70 % de la population française dans six Régions.
Aujourd’hui, les vendeurs louent du matériel médical mais en très petite quantité. Demain, un distributeur devrait pouvoir acheter du reconditionné chez le fabricant, ou chez Libel’Up. « Nous avons une vraie longueur d’avance, les marchés répondent », ajoute Quentin, aux côtés de Joséphine Devienne, sa directrice générale, accordée à penser que le réemploi va se banaliser dans leur partie, stimulé par un décret publié en 2025 autorisant une « remise en bon état d’usage » pour une liste d’équipements.
Les fauteuils roulants bientôt remboursés en seconde main
Surtout, les fauteuils roulants seront remboursés dès la fin de cette année. Et ce qui vaut pour le produit phare devrait se vérifier pour tout le reste, « c’est une simple question de bon sens et de frugalité », assure Quentin. « Les patients ne savent même pas qu’ils utilisent du matériel reconditionné et si la commande publique suit comme nous le pensons, il devrait être normal de réemployer d’ici deux à quatre ans. »
Libel’Up entend atteindre l’équilibre d’ici à 2027, en doublant son volume d’affaires chaque année. Une stratégie marketing de communication se met en place, un métier nouveau commence à se structurer en mode industriel. Que l’on puisse se débarrasser facilement de matériels médicaux de qualité conforme aux normes, que l’on puisse prolonger leur valeur économique et leur valeur d’usage par leur compétitivité sur la prise en charge et le prix de revente. Et autre chose, le réemploi n’émet pas le moindre gaz à effet de serre. L’affaire devrait rouler, comme dans un fauteuil;