Son bureau d’étude Weloop d’expertise et d’innovation est devenu à Lambersart l’un des référents en France sur l’accompagnement des entreprises désireuses de réduire leurs impacts négatifs sur les ressources naturelles. Au service d’un modèle qui s’annonce moins prédateur et qui va s’imposer par la contrainte réglementaire dans les années à venir.

L’ACV traduit notamment l’importance de l’écoconception pour limiter l’empreinte environnementale des produits avant même qu’ils ne soient fabriqués. Dans quelle mesure cette notion relativement nouvelle est-elle prise en compte dans les entreprises ?

« Il y eut une phase de développement depuis dix ans, puis une phase d’harmonisation avant une phase plus actuelle d’implémentation, les entreprises l’intégrant de plus en plus comme un outil décisionnel dans leurs stratégies. Pour l’instant, c’’est plus accessible aux grands acteurs économiques, c’est plus compliqué pour les PME que l’on doit encore accompagner et orienter vers des mécanismes de financement comme par exemple Booster Transformation par le conseil régional des Hauts-de-France. »

L’ACV est-elle stimulée aujourd’hui par une évolution réglementaire plus contraignante pour mieux la diffuser dans le monde économique ?

« Oui, la réglementation arrive en masse, à commencer par les matériaux de construction au niveau européen, avec une mise en place effective à partir de 2026-2027. Des règles vont rapidement concerner chaque famille de produits entrant sur le marché, comme par exemple et d’abord sur les isolants thermiques dans le bâtiment. Des Déclarations de performance produit deviendront obligatoires, elles seront larges et toucheront la durabilité, la circularité, la recyclabilité des matériaux et matières, l’impact environnemental, la traçabilité, etc. Cette politique nouvelle s’inscrit dans le cadre du programme Eco Design ou ESPR (écoconception des produits durables).

Cette réglementation chapeaute tout le reste. En dessous vont s’organiser des approches sectorielles. On a donc d’abord le bâtiment, puis suivront vite les batteries à la réglementation en cours de validation à travers des Delegate Acts qui doivent évaluer les performances des produits dans ce cadre. Il y aura aussi les produits électriques et électroniques, le textile, etc. Tout le monde va être touché pour que l’on sache d’où vient le produit, quel est son parcours, comment il peut être réemployé ou recyclé, savoir ses performances environnementales, sa durabilité, etc.

C’est un système qui va partager massivement des données qui en plus seront toutes chiffrées et cela devrait permettre à l’économie circulaire de vraiment décoller. Pour établir une ACV dans le bâtiment par exemple, on a besoin de nombreuses données et tout cela sera fourni par ce nouveau mécanisme Eco Design qui sera opérationnel avant 2030, dans moins de cinq ans. »

Le recours à l’ACV devrait donc se généraliser dans notre région, comme ailleurs. Cela va-t-il coûter cher à nos entreprises ?

« Non, à condition qu’elles anticipent en utilisant les mécanismes de financement de projet existants (par la Région, l’ADEME ou l’Union européenne) – et l’ACV est une source importante d’innovation et de compétitivité. En revanche, si la réglementation se met en place d’ici deux ans et qu’un acteur ne fait rien avant et vient nous voir, oui, cela va lui coûter. Chez Weloop, nous travaillons déjà beaucoup avec le secteur du bâtiment, qui a déjà sa réglementation RE 2020 avec une obligation de faire des ACV pour toute construction neuve. C’est un véritable changement, tous les fabricants ont dû réaliser des ACV.

Par exemple, l’acteur des travaux publics Lorban (à La Longueville, près de Maubeuge) doit présenter son ACV sur les matériaux (graviers…) qu’il propose à ses grands clients comme Bouygues. Lorban déclare ses données environnementales chiffrées sur une base nationale et Bouygues pourra les comparer avec la concurrence avant de faire son choix définitif de fournisseur. Sans déclaration, le fournisseur perd des marchés et on a des acteurs qui nous appellent en urgence pour qu’on les aide à fournir ces données, en commençant par leur faire une ACV. C’est souvent urgent, des fournisseurs peuvent perdre plusieurs milliers d’euros chaque semaine parce qu’ils n’accèdent pas aux marchés.

Et cette obligation de déclaration environnementale pour les matériaux de construction est élargie au niveau européen avec la mise en place de Passeports produits : tous les matériaux entrés sur le marché européen devront bientôt faire l’objet de ce document qui contient l’ACV, la recyclabilité, la traçabilité, etc. Si j’ai le choix entre trois matériaux d’isolation, je pourrai en tant que donneur d’ordre choisir grâce aux données contenues dans les Passeports produits. Avant c’était une anticipation, comme pour Métisse à Bruay-La Bussière par exemple qui a réalisé sa première ACV avec beaucoup de données dès 2010 pour ses textiles recyclés en isolants. Demain matin, les entreprises qui fournissent les matériaux n’auront pas le choix puisque cela devient réglementaire. »

Ces nouvelles contraintes devraient compliquer la vie des chefs d’entreprise ? Qu’y gagneront-ils en définitive ?

« En effet, alors que jusqu’à présent, souvent on réalise une ACV globale, il faut la faire désormais pour chaque référence. Cela paraît compliqué mais si l’entreprise considère l’ACV comme un outil stratégique pour mieux cibler les marchés et pas seulement comme une contrainte réglementaire, cela devient un véritable avantage compétitif. J’ai décidé de changer mes gammes de matériaux pour les rendre plus durables, j’ai choisi des process énergétiques plus efficaces, etc. »

Ce mécanisme européen va-t-il se mettre en place prochainement pour les batteries ?

« Oui, le cadre Eco Design (ESPR) est déjà validé pour les batteries supérieures à 2 kWh de capacité. Les instances européennes travaillent en ce moment sur des Delegate Acts, en cours de finalisation pour diffuser l’ESPR sur le respect des normes environnementales : les produits non performants de ce point de vue ne pourront pas entrer sur le marché européen. Il faudra produire des règles pour calculer l’impact environnemental, par exemple de produits venant de Chine. Un premier Delegate Act est publié depuis quelques semaines seulement sur le recyclage, mais celui sur l’empreinte carbone n’est pas encore publié.

Lorsque tous les Delegate Acts seront disponibles, les entreprises auront un an pour les intégrer et ils deviendront obligatoires encore un an plus tard. Je pense d’ailleurs que les choses avancent vite, les phases de consultation sont achevées. Ainsi, les marchés s’organisent pour imposer l’ACV et cela va bien au-delà du bâtiment ou des batteries. Prenons les fabricants d’automobiles, ils font des ACV, les fournisseurs partagent massivement les données avec eux, ce partage sécurisé et confidentiel devient un enjeu important.

Comment Weloop accompagne-t-il cette montée en puissance réglementaire de l’ACV ?

« De multiples manières. Par exemple, dans le secteur des batteries et pour accompagner l’arrivée des Gigafactories dans la région, nous avons été associés au programme régional Batters 1 pour une feuille de route 2019-2021 sur les recyclages de batteries.

Il fallait structurer une filière d’acteurs, en fonction des besoins, des manques et dans ce cadre, Weloop propose une première base inédite de données internationales sur les recyclages, pour aider à trouver des alternatives, à mieux combiner les procédés, etc. On a fait un schéma d’acteurs très fourni à présent et nous entrons maintenant dans une phase plus technique avec Batters 2 afin de booster les collaborations entre industriels. Dans ce contexte enrichi, nous avons crée I-Loop, une société sœur pour mieux organiser la diffusion des données par leur digitalisation. »

Petit plus : Weloop est situé à Lambersart, fondé en juin 2017 par Naeem Adibi, détecté par le pôle de développement des écoentreprises régionales Cd2e alors qu’il travaillait à la première ACV chez Renault qui lui offre une formation à l’École nationale supérieure des mines à Paris, à Polytechnique et aux Ponts.