La directrice et le président du seul pôle de compétitivité français entièrement dédié à l’innovation dans l’économie circulaire en sont persuadés depuis Lens, les industriels ne peuvent plus se passer de la dimension circulaire de leurs projets, entre écoconception et fin de vie.

Les temps changent, semble-t-il. L’économie du réemploi et des recyclages aurait-elle enfin trouvé sa place dans l’économie plus générale ?

Frédéric Heymans : « Nous partons toujours des sept piliers de l’économie circulaire (voir en note) et jusqu’à il y a peu, celui du recyclage était très souvent cité seul. À présent, les acteurs économiques et politiques en évoquent d’autres, mieux compris. Le marché du réemploi est par exemple mieux structuré, il y a aussi un intérêt plus réel en faveur de l’écoconception. Il n’existe plus aucun gros projet industriel sans cette dimension, l’accélération du processus est particulièrement évidente pour les matières alors que sont désormais de plus en plus associées les notions de circularité et de rentabilité.

Dans l’expression ‘économie circulaire’, le mot ‘économie’ prend plus de place depuis trois à cinq ans, c’est manifeste comme dans notre région du Nord. Ses acteurs ont par son histoire, la connaissance des matériaux travaillés dans son passé industriel très important, la région étant capable d’accueillir aussi beaucoup de premières usines orphelines de terrains ailleurs.

Oui, je pense que l’économie circulaire est plus facile dans les Hauts-de-France qu’ailleurs. Les promoteurs du projet Mecaware (recyclage de batteries) viennent de Lyon où se trouve la grande vallée de la chimie mais c’est pourtant à Béthune qu’ils choisissent de s’installer. Dans le Nord-Pas-de-Calais il y a une vraie compréhension des enjeux industriels.

Carole Magniez : Et les petits projets à valeur ajoutée sont partout pour servir l’industrie, il n’y a qu’à faire le tour des laboratoires de recherche. Les start-up essaient de trouver d’autres types de gisements à investir et les industriels diversifient leurs traitements pour gagner en rentabilité. On a ici cette flexibilité, cette ingéniosité, avec un univers des possibles plus ouvert. Les bonnes idées sont trouvées localement, avec les ressources du coin le plus souvent. Certes, cela est vrai ailleurs mais les projets passent plus vite au stade industriel dans le Nord-Pas-de-Calais. Cela devient Atlantic qui passe du poêle à bois à la pompe à chaleur qu’ils ne savaient pas faire. Leur centre de recherche et de développement aurait pu être en Angleterre ou en Allemagne, il est chez nous, près de Lens. »

Ce nouveau modèle économique n’a pourtant pas été simple à faire comprendre…

F.H. : « C’est vrai. Il y a de nombreux facteurs, comme la complexité des matériaux qui arrivent en recyclage. C’était compliqué dans les années 80 et 90 et 2000. Les polymères, les composites, les métaux… tout était souvent conçu pour être produit et jeté. À cela s’ajoute le frein financier, les traitements coûtent cher pour un tri complexe. Les éco-organismes avaient beau charrier et charrient toujours beaucoup d’argent pour faire émerger des business modèles qui ont du sens mais ce fut ardu et le consommateur a encore aujourd’hui bien du mal à accepter de payer pour des produits recyclés.

C.M. : Je suis estomaquée par la méconnaissance de l’économie circulaire chez la plupart des gens, on doit encore convaincre jusque dans les services achats des grands groupes par exemple. À quoi cela sert-il, nous dit-on ? Pourquoi acheter de l’acier recyclé ? C’est compliqué et c’est loin d’être naturel de développer des boucles locales de valorisation. »

Les grands industriels ne sont-ils pas sous influence réglementaire pour accélérer ?

F. H. : « Dans quelques années nous aurons des cotations financières différentes entre du zinc primaire et du zinc secondaire, issu du recyclage et dont la valeur sera plus élevée que celle du primaire non recyclé. Chez Volvo Truck, on veut 1 % de recyclé pour galvaniser les carrosseries et Nyrstar, le recycleur présent en région (Auby), doit satisfaire Volvo le client industriel qui est prêt à payer davantage pour plaire à ses propres clients.

C. M. : Les politiques de l’Union européenne ont clairement un coup d’avance sur la réglementation en faveur de la réduction des impacts environnementaux de nos activités. Sur les plastiques, la Chine est moins chère et on se demande comment fermer nos frontières, comme pour les métaux. Quant aux textiles, on ne sait plus quoi faire des matières recyclées. Cela laisse de la place aux porteurs de projets et il serait souhaitable qu’il y ait des modules économie circulaire dans nos grandes écoles de commerce et de gestion, mais cela n’existe pas.

F. H. : Nous avons chez Team2 des projets d’innovation que la BPI (banque publique d’investissement) nous envoie mais que nous devons retoquer car sans prise en compte réelle de l’économie circulaire, sans problématique sur la fin de vie par exemple. À nous de recadrer ces projets mais c’est un signe : les financeurs publics font désormais attention à la circularité, à la BPI qui gère les métaux critiques comme à l’ADEME qui se charge notamment des plastiques. »

Note : D’après la loi d’août 2015 sur la croissance verte, les sept piliers de l’économie circulaire sont l’approvisionnement durable (achats responsables), l’ écoconception, l’écologie industrielle (et territoriale), l’économie de la fonctionnalité, la consommation responsable, l’allongement de la durée d’usage, le recyclage, la fin de vie du produit.