Pour cet acteur devenu incontournable au nord de Paris sur la création de filières de valorisations de produits avec son écosystème ingénieur hyper performant à Hallennes-lez-Haubourdin, le marché du réemploi de matériaux entame son décollage industriel dans la région. Aussi discret qu’exponentiel – et sous pression réglementaire : attention à ceux qui ne seront pas prêts !

L’économie circulaire par le réemploi serait-elle en train de prendre sa place dans les Hauts-de-France ?

« J’en suis convaincu. Avant le secteur industriel, l’économie circulaire est surtout liée aujourd’hui au monde du bâtiment, 80 % des matières usagées étant issus du BTP. Sur ce segment principal, on ressent un net ralentissement suite au recul des investissements dans les collectivités locales et chez les promoteurs privés depuis deux ans avec des baisses d’activité de 50 %, annulant ou repoussant de nombreux permis de construire. Pour autant, l’économie circulaire est de plus en plus intégrée dans les travaux publics (TP), avec par exemple dans les cahiers des charges davantage de circularité pour les substrats fertiles, les déchets de chantiers.

À travers les filières REP (responsabilité élargie des producteurs), même si c’est loin d’être parfait, on déconstruit globalement mieux et cela génère de nouveaux flux de matériaux de réemploi et de matières minérales de plus en plus pures, de mieux en mieux réutilisées dans les TP ou dans le bâtiment.  En conséquence, les plateformes de réemploi sont en train de se structurer professionnellement.

On est passés clairement du milieu associatif engagé à des plateformes vraiment bien structurées. Je pense à celle de Rabot-Dutilleul par exemple, ou Bouygues qui en monte une avec Sinéo… Le milieu du réemploi est au début de son industrialisation dans le bâtiment. Quant aux TP, ils sont structurés depuis plus longtemps mais ils montent encore d’un cran avec des trajectoires ascendantes sur le réemploi. »

Le secteur du BTP n’est-il pas contraint par une évolution réglementaire ?

« Oui, les normes de construction évoluent tous les deux ans en faveur des matériaux bas carbone et le réemploi a la chance d’être zéro carbone. La réglementation est très incitative à travers les REP qui définissent de meilleures et nouvelles filières de valorisation ou par la norme RE 2020-20 qui oblige les acteurs à aller vers le bas carbone. Aujourd’hui le constructeur qui ne vise pas le réemploi est clairement défavorisé. Il y a encore beaucoup de supply chains en défi mais on voit déjà de très belles initiatives, comme avec Textifloor qui sait nettoyer les moquettes sur chantiers ou en ateliers, on sait nettoyer les sanitaires, les briques, etc.

Ces filières existent mais elles n’étaient pas encore industrialisées. Il faut alors créer le réseau de plateformes qui puisse accueillir les matériaux des chantiers en boucles les plus locales possible.

Et échanger entre elles : j’ai besoin de tant de sanitaires de tel type, je peux les rapatrier. Cela favorise la circulation des matériaux de réemploi et une meilleure gestion des stocks. Ces hubs logistiques sont indispensables, ils arrivent. Comme avec Réempro, un nouveau généraliste du réemploi à Roubaix ou Sinéo qui cherche un lieu en région alors que la plateforme de Rabot-Dutilleul vient de s’installer à Roubaix. Ces lieux commencent à émerger, le marché répond en face, la demande est de plus en plus présente. Des constructeurs en bâtiment, Ramery, Rabot, évoquent la nécessité pour eux d’utiliser du réemploi dans leurs nouvelles constructions.

Il faut dire que la RE 2020-20, pour sa version 2027, va encore se resserrer et encore plus en 2030. La version 2025 de la RE 2020-20 n’est pas très difficile à atteindre, un petit peu de réemploi et de bas carbone et cela passe. Pour 2027, il faut déjà bien écrire son cahier des charges, c’est plus compliqué. Quant à la version 2030, rares sont ceux qui peuvent déjà remplir les bonnes cases. »

Tout le monde sera-t-il prêt ?

« Neo-Eco accompagne la montée en cadence, nous avons cinq ans. Beaucoup attendent, disent que cela va coûter cher, ou on reporte parce qu’on ne sait pas comment faire, mes voisins n’y sont pas non plus alors rien ne presse, etc. Je ressens un véritable déni sur la réalité de l’évolution réglementaire ! Le marché devrait être déjà beaucoup plus soutenu pour accélérer les choses, les maîtrises d’œuvre devraient être partout en alerte sur les réemplois, les alternatives à l’extractivisme, etc. C’est une urgence, 2027 on va la passer tout juste, et 2030 pour le moment, c’est impossible. »

Le réemploi est-il vraiment plus cher ?

« Son modèle n’est pas encore vraiment industrialisé, cela génère forcément des surcoûts. Le réemploi peut être moins cher que le neuf sur certaines familles de produits, il est plus compétitif que le neuf comme pour les cloisons, le matériel de bureau… Les filières sont mâtures. Sur les sanitaires, les équipements des logements, il faut massifier pour rendre la filière plus compétitive. On ne peut pas mettre trois lavabos ici, trois toilettes par-là, etc. Il n’y a pas encore le Bon Coin du réemploi pour les maîtres d’œuvre mais ça va venir. Les outils numériques existent mais aucun catalogue de références de matériaux n’est leader.

Quant à la comptabilité extra-financière, elle n’a pas encore livré tout son potentiel. Reprenons Bouygues par exemple, qui doit faire du scop 1, scop 2 (une partie du process de production) et 3 (l’ensemble du process) afin d’obtenir des financements. Le scop est une clause de rendez-vous sur le bas carbone dans le cadre de la CSRD, une comptabilité extra-financière qui définit les stratégies bas carbone des entreprises avec 13 items pour évaluer leur trajectoire (gouvernance, biodiversité, social, économie circulaire, gestion de l’eau, etc.).

L’entreprise doit respecter cette CSRD pour obtenir des soutiens bancaires (les banques ont mis en place des systèmes de notation). On sait que 90 % de leur scop 3 en CSRD est dans le carbone (les sous-traitants, toutes les parties prenantes autour de l’assembleur qu’est le constructeur, Bouygues ou autre). Sauf qu’il y a beaucoup de pression et on sent un recul actuel sur la trajectoire CSRD. Comment quantifier les choses pour dire qu’on est bons, dans les clous ? On voit les grands cabinets d’audit proposer d’écrire les trajectoires bas carbone ou CSRD pour les entreprises. La CSRD est là aussi pour éviter le green washing et un rapport ne suffit pas, il faut passer rigoureusement aux actes. »

Le nouveau mécanisme du carbone aux frontières peut-il peser sur le marché du réemploi et du bas carbone ?

« Si tu fais du clinker (voir note) pur et dur, tu vas payer une taxe. Il y a alors la tentation de faire entrer en France du clinker décarboné et le mécanisme doit limiter les distorsions de concurrence : ce clinker décarboné sera taxé à la frontière. Et ce mécanisme va se durcir également en 2026 pour devenir un vrai enjeu dès 2035. Ceux qui achètent par exemple du ciment aujourd’hui vont commencer à regarder. Un ciment carboné sera de plus en plus taxé, comme le décarboné de l’étranger.

Les cimentiers doivent donc décarboner leurs clinkers eux-mêmes et cela coûte très cher. La décarbonation a un coût, ArcelorMittal recule sur Dunkerque, Eqiom temporise avec son projet de capture carbone pour sa nouvelle cimenterie à Lumbres (K6). Il faudrait une taxe carbone à 120-130 euros pour que les gens aient envie de décarboner, elle n’est aujourd’hui qu’à 70-80 euros.

L’impulsion est bien là mais les clauses de rendez-vous sont à cinq ans, on y sera très vite. En même temps, la RE 2020-20, la norme de construction, sera de plus en plus exigeante : si tu n’y es pas en décarbonation, tu n’auras pas le permis de construire ! L’entreprise est donc prise en tenaille règlementaire entre une taxe qui va monter et une RE 2020-20 qui se durcit. Pas simple !»

La réglementation plus dure va donc faire exploser le marché du réemploi ?

« En effet, dans ce contexte, le réemploi est une solution simple, il est zéro carbone. Je suis très optimiste sur l’industrialisation du marché du réemploi. La seule question concerne sa vitesse de déploiement, et là c’est encore compliqué, vu le contexte économique, sociétal et politique. Un RN au pouvoir pourrait tailler dans la loi pour pouvoir construire plus vite sans contraintes environnementales.

Ce serait préjudiciable de couper la bonne dynamique actuelle. Les exemples de réussite sont nombreux, on voit Val’Eau Mat sur le lavage des minéraux de chantiers en métropole lilloise, ou Dalkia sur les réseaux de chaleur qui gagne des contrats en mettant en avant ses réponses en économie circulaire… En fait, la Région n’est ni en retard ni en avance sauf sur les sédiments et sur les matériaux car elle a beaucoup de friches.

Autre exemple avec le futur chantier du tramway de Lille pour lequel les principes circulaires ont été intégrés dès le départ : tous les déblais arriveront en plateformes locales via un appel à manifestation d’intérêt qu’on est en train de monter. C’est une première en France pour un maître d’ouvrage sur un projet d’infrastructure d’une telle ampleur. J’ai fait la Société du Grand Paris, le canal Seine-Nord, on me disait OK pour l’économie circulaire mais avec le tramway lillois c’est encore plus intégré, ce qui braque une nouvelle fois les projecteurs sur notre région. »

Note : Le clinker est un constituant du ciment, qui résulte de la cuisson à très haute température d’un mélange composé d’environ 80 % de calcaire et de 20 % d’oxydes de silicium, d’aluminium et de fer.

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