La Région Hauts-de-France a adopté le 20 novembre un plan d’action d’ambition nationale sur la transformation de son économie en faveur du réemploi et du recyclage. Des priorités sont posées, les filières concernées vont devoir suivre, leurs chefs d’entreprise pourront être accompagnés. Si un cadre général est enfin tracé, que doit-on espérer de cette nouvelle dynamique publique ?
Il était grand temps, en effet, qu’une politique publique s’affiche au nom d’une économie plus circulaire. La floraison d’initiatives, souvent désordonnées, dans le secteur privé et les efforts incessants d’acteurs en réseaux, réunis en pôles stimulant l’innovation ou le développement ont fini par accoucher d’un plan d’actionattendu depuis longtemps. Car « transformer durablement l’économie régionale » ne se fait pas dans un claquement de doigts, de surcroît dans l’ornière budgétaire d’une baisse drastique des moyens accordés par les collectivités locales, Région comprise, aux acteurs du réemploi, du recyclage et à ceux qui prônent une limitation des gisements de matières ou d’énergie.
Doit-on d’ailleurs s’étonner que le plan voté le 20 novembre par nos élus régionaux n’évoque pas la moindre priorité à la notion de sobriété, autant dire de limite à nos productions ? Le mantra de la croissance reste intouchable, il s’agit d’abord de faire contribuer le contre-modèle circulaire à la décarbonation de l’économie générale, en atténuant les effets du changement climatique, alors que – dit la Région – « seuls 18 % de l’activité économique française reposent sur des ressources recyclées ».
Changer d’échelle, monter plus haut
La cohérence est explicite. La Région Hauts-de-France est la seule à décliner une troisième révolution industrielle, c’est Rev3 pour une économie décarbonée. Une première feuille de route avait été votée en 2020 pour faire émerger des territoires démonstrateurs et des entreprises innovantes. Xavier Bertrand, président de Région, avait ensuite confié l’an passé à André Dupon, président du groupe Vitamine T à Lesquin, la charge d’une nouvelle feuille de route en préfiguration du plan d’action. Douze propositions avaient été couchées sur le papier au terme de nombreuses auditions d’acteurs publics et surtout privés. Après le travail des services, après relecture, la Région annonce aujourd’hui « sept propositions d’industrialisation pour changer d’échelle dans l’économie circulaire ». Passage en revue avec les éléments de la feuille de route dévoilés par Lecodynamo.
Proposition 1, renforcer la filière des batteries…
… en développant l’extraction urbaine, le réemploi et le recyclage. C’est l’enjeu majeur des gigafactories. L’industrialisation de la filière passe par des soutiens plus fermes à la recherche au stade des prototypes, à une chaîne logistique « de grande envergure » sur la collecte des mines urbaines dispersées et souvent traitées hors région. Il s’agit aussi d’accompagner de manière intensive (conseil, surtout financements) les programmes émergents de recyclage de batteries (Suez à Dunkerque, Mecaware à Béthune, Li-Cycle à Harnes, Hydrovolt à Hordain, Battri à Saint-Laurent-Blangy).
La Région souhaite par ailleurs soutenir l’hydrométallurgie (récupération des cartes électroniques en mines urbaines) pour lier contrat avec un acteur major et « en mobiliser un autre en cas de contre-temps ». Le programme Bringback sera aussi soutenu pour sa maîtrise de la collecte de batteries usagées (« le potentiel de gisement est considérable et l’enjeu logistique est premier »).
Ce soutien à la filière batteries doit se réaliser dans un contexte difficile (marché automobile en souffrance dans l’électrique, quasi-absence de solutions industrielles de recyclage, ratés technologiques en production…).
L’accès aux composants est également un enjeu stratégique (70 % du cobalt vient par exemple du Congo, avec un travail des enfants exploités dans les mines…). C’est important, la valorisation des batteries en fin de vie ou mises au rebut par les constructeurs pourrait couvrir a minima entre 8 et 12 % des besoins en métaux critiques en 2030 et jusqu’à 15 % cinq ans plus tard. Rappel des objectifs obligatoires sur le recyclage des métaux stratégiques par l’Union européenne : 90 % du cobalt et du nickel, 50 % du lithium récupérés avant 2027 (et respectivement 95 % et 85 % d’ici à 2031). Rappel du problème : le recyclage reste très coûteux et le marché de la voiture électrique approvisionnant le recyclage est encore difficile.
Proposition 2, recycler les plastiques…
… en séparant mieux en amont, en recyclant davantage et en réincorporant mieux en aval. Objectif : « l’usine plasturgiste du futur », explique la feuille de route. Plus on augmente tôt leur séparation, mieux on les recycle. La Région veut un site industriel de grande taille de séparation et de régénération des plastiques avant recyclage, captant des gisements régionaux « conséquents » et combinant les différentes technologies de séparation. La région ne dispose pratiquement pas de sites spécialisés dans le recyclage des plastiques, capables de séparer les PET, PEHD, PVC, etc. Elle recense plus de 3 000 sites industriels (11 % de l’industrie française du plastique), et demeure la deuxième région plasturgiste. Les papeteries de Genlis, Suez ou Veolia ont des centres de recyclage, comme de nombreuses collectivités locales à travers leurs centres de tri (Dunkerque, MEL, etc.).
La fédération des recycleurs FEDERREC estime que la pollution plastique représente un camion à ordures vidé dans la mer chaque minute dans le monde (10 millions de tonnes par an). La production plastique a doublé ces vingt dernières années dans le monde. Depuis 2022, la production de plastiques issus du recyclage est en baisse importante (le prix des matières vierges d’origine pétrolière a baissé de 25 à 40 % selon les polymères). La loi AGEC impose une fin de mise sur le marché des emballages en plastique à usage unique d’ici à 2040. L’Union européenne, pour sa part, exige 40 % de déchets plastiques recyclés (23 % seulement en France aujourd’hui, France mise à l’amende, la Belgique ou l’Espagne étant déjà au-dessus de 50 %).
Proposition 3, créer une usine de recyclage textile.
L’objectif est de traiter 20 à 30 000 tonnes par an alors que « rien ou si peu n’est industriel pour le moment » s’agissant du recyclage et alors que la crise actuelle du textile neuf crée un appel d’air en faveur de la valorisation des matières, en recyclage davantage qu’en réemploi d’après la Région. La feuille de route précise que les procédés industriels de tri et de délissage automatisés des textiles en fin de vie sont des technologies émergentes. Il manque en région une entreprise de massification du tri selon la composition, la couleur, une plateforme d’aiguillage. Il s’agit de muscler la collecte, faire travailler ensemble les sites textiles à potentiel, comme il faut mobiliser les investissements nécessaires et encourager le recyclage chimique ou thermomécanique, toujours au stade émergent.
La Région souhaite s’inspirer de l’expérience de Tissages de Charlieu (LTC) à Charlieu dans la Loire, experte en tissus Jacquard. Une unité de tri de textiles en fin de vie a vu le jour à Amplepuis près de Lyon, une initiative pionnière en France dans le cadre d’un programme « Nouvelles fibres textiles », avec un objectif de traitement de 25 000 tonnes dès cette année. On peut également s’inspirer du CETIA, le centre d’expertise et d’innovation pour l’automatisation, plateforme sur la recyclabilité implantée à Hendaye, une cocréation du CETI, le centre européen sur les textiles innovants basé à Tourcoing. Le CETIA est la seule référence européenne digne de ce nom. Il utilise la robotique et l’IA pour automatiser le tri et démanteler les articles textiles en fin de vie ou invendus.
La surproduction de l’industrie textile mondiale est devenue une véritable bombe environnementale, résumée en chiffres : 150 milliards de vêtements produits chaque année, 4 millions de tonnes de textiles jetés tous les ans en Europe, seulement un tiers étant collecté pour le recyclage. En 2023, la France a collecté 38 % de ses textiles usagés, pas davantage. Elle importe tous les ans 30 milliards d’euros de produits textiles, essentiellement depuis la Chine, le Bangladesh et le Vietnam.
L’opportunité est flagrante. Notre région est riche de nombreuses PME spécialisées dans le recyclage textile, « souvent à l’état de démonstrateurs et de R&D, peu en synergies, sans débouchés industriels », explique la feuille de route. Attention, le contexte semble peu favorable. Déconvenues de Rediv (ex-Patatam, 116 emplois supprimés), fin du démonstrateur de la startup Induo à Villeneuve-d’Ascq, fin des activités de Fashion Green Hub à Roubaix, il était le premier tiers-lieu textile de la région.
Sans parler des percées de l’ultra fast fashion, une déferlante à l’image de celle de Shein, producteur massif de vêtements jetables car à très bas prix. Saturées, de plus en plus d’associations et d’organismes comme Emmaüs ou la Croix-Rouge préfèrent abandonner face à l’afflux de ces vêtements jetables et difficilement recyclables à cause des fibres synthétiques qu’ils contiennent. Même leur incinération est peu possible, ce qui alimente les dépôts sauvages.
Proposition 4, créer dix grandes plateformes de collecte, tri et traitement des matériaux du bâtiment dans les deux ans qui viennent.
Ce déploiement doit couvrir toute la chaîne de valeur : curage, dépose soignée et collecte, massification des gisements, tri et dépollution, réemploi des matériaux de construction, nouveaux canaux de vente aux entreprises ou aux particuliers, matériauthèques. Les matériaux ainsi pris en charge seront réinjectés dans de nouveaux chantiers pour aboutir à un véritable changement d’échelle.
Seront envisagés réemploi in situ(déconstruire sur place et réemployer), mise en réseau digitale pour rapprocher l’offre et la demande de matériaux, création de plateformes de réemploi pour les matériaux ne pouvant être réutilisés tout de suite. Il s’agit pour elles de trouver des sites de 4 à 10 hectares chacun, des pistes étant posées à Château-Thierry, Chauny-Tergnier, Beauvais, Villers-Saint-Paul (Oise), Montdidier et Roye (Somme), ECI à Roubaix, Saint-Pol-sur-Ternoise, Boulogne-sur-Mer, la Sambre et Cambrai (ancien site Patatam).
Le secteur du BTP est le plus gros producteur de déchets (213 Mt dont 45 Mt de matériaux). En région, il pèse 32 Mt par an (30 Mt pour les déchets ménagers, en comparaison). 65 % proviennent de la démolition, 28 % de la réhabilitation, 7 % de la construction neuve. De nouveaux éco-organismes doivent porter le réemploi de 1 % aujourd’hui d’après l’ADEME à au moins 5 % d’ici à 2028, alors que la nouvelle réglementation européenne RE 2020 va encore durcir les contraintes sur la période 2028-2030.
La Région assure qu’une taille critique de 40 000 tonnes par an et par plateforme garantira le modèle économique. « À ce stade, dit la feuille de route, avec le réemploi, on est plutôt dans une logique RSE d’inclusion sociale et dans une logique de décarbonation que dans une réalité économique (…) mais cette filière va changer d’échelle et atteindre sa rentabilité. » Des exemples sont cités : Cynéo (Bouygues) à Carvin (avant Nantes), Ramery à Harnes, ECI (Rabot-Dutilleul, Neo Eco et Vitamine T) à Roubaix, Valdeau’Mat à la Chapelle-d’Armentières, Eiffage en interne, la META (Vilogia, LMH pour valoriser 350 000 tonnes de matériaux sur dix ans), Réempro à Ronchin, etc., sans oublier les niches de matériaux (Textifloor à Saint-André pour les moquettes…).
Un appel à manifestation d’intérêt va être lancé par la Région pour cette proposition 4.
Proposition 5, créer un site pilote de recyclage de briques.
Le gisement régional offre des opportunités et la Région souhaite travailler avec le bailleur social Maisons et Cités et la startup Mashup, experte en process de réemploi et de recyclage. Les briques neuves et anciennes sont concernées. Elles peuvent être découpées en modules et intégrées dans de nouvelles structures. Maisons et Cités va rénover 65 000 logements en briques, c’est un enjeu considérable d’après la feuille de route.
Exemple à suivre avec le groupe Lendager à Copenhague et ses projets innovants sur la brique ancienne (projet Resource Rows) : les briques sont récupérées sur des friches industrielles, d’anciennes écoles et des brasseries (Carlsberg). Ces briques permettent de construire de nouveaux immeubles.
Proposition 6, déployer 10 giga-ressourceries-recycleries de nouvelle génération
Cela revient à créer dix grandes plateformes locales multi-produits de stockage, réemploi et recyclage, dans une logique là encore de massification. Avec des activités de production et de services circulaires et d’usages, avec des lieux d’incubation, d’expérimentations pré-industrielles, avec un écosystème « unique et innovant » associant les collectivités locales, syndicats mixtes de déchets, gestionnaires de déchetteries et les acteurs de l’économie sociale et solidaire. Les collectes pour les nouvelles plateformes seront bien plus grandes et modernes, par élargissement de l’action des déchetteries. Elles comprendraient des espaces de réparation, des boutiques solidaires, des incubateurs de startups de l’économie circulaire, un espace de sensibilisation des habitants sur le tri et le recyclage.
La région dispose de 257 déchetteries (4 626 en France) et la loi GEC pousse cette filière économique en imposant par exemple aux producteurs d’adopter une démarche d’éco-conception de leurs produits et de soutenir le réemploi, la réparation, etc. L’objectif doit être multiplié par neuf d’ici à 2030.
La Région dit vouloir s’inspirer, par exemple, de la ressourcerie du Plateau de Saclay, de Grenier (Vitamine T) pour la MEL ou d’Ennea Green sur la friche Bridgestone à Béthune pour les distributeurs de boissons, lits médicaux et petits véhicules d’entretien des espaces publics. Elle vient de signer avec son voisin Bringback (Néo Eco) pour des équipements entièrement reconditionnés pour la régénération de batteries thermiques. Sont également cités la friche Tissel ou Réutec pour des emballages réutilisables à Roubaix et Les lunettes de Zac à Lille.
Un appel à manifestation d’intérêt va être lancé par la Région pour cette proposition 6.
Proposition 7, créer le premier centre commercial français dédié au réemploi.
On ne sait pas encore où il sera implanté mais il a déjà un nom, « Les comptoirs du réemploi », et doit servir les achats malins, les bons plans de la seconde main. Le centre commercial accueillera des enseignes diverses pour un large spectre de biens, services et produits de réemploi dans l’habillement, l’électroménager, le jardin, le bricolage, la cuisine, le sport, la ressourcerie, l’alimentaire, le jouet, les équipements, matériaux de construction, mobiliers, décoration, etc. Sont concernés tous types d’acteurs, de la grande distribution aux boutiques sociales et solidaires, avec entrepôts, ateliers de réparation, de production (valorisation créatrice des matériaux…), des magasins et des bureaux.
La Région évoque une surface de 6 000 m2 pour 25 cellules commerciales, une zone de restauration avec des produits en circuit court, un Fablab type Repair Café, un espace de conférence. Elle s’inspire du modèle suédois de ReTuna à Stockholm (700 visiteurs par jour, 2 M€ de chiffre d’affaires par an). La feuille de route indique que « Les Comptoirs du Réemploi » se positionne comme un tiers-lieu novateur, un espace hybride qui combine des fonctions de commerce, de production et de sensibilisation autour de l’économie circulaire ». Il sera également un lieu de sensibilisation éducative et ludique à l’adresse des jeunes et des adultes, servant par ailleurs de lieu ressource pour les associations.
En France, le marché de l’occasion est en plein essor avec un chiffre d’affaires de 8 milliards d’euros.
Ce plan bénéficie d’une enveloppe de 250 M€ sur trois ans dont 235 M€ de l’Union européenne (180 M€ par le fonds de transition Just ou 50 M€ par le FEDER…). La Région s’engage sur 15 M€, notamment par le FRATRI, le fonds régional pour l’amplification de la transition industrielle.