C’est une décision épatante que viennent de prendre les 800 salariés de cette société de services numériques basée à Ennevelin, près de Lille. La nature est désormais représentée par un nouveau membre de son conseil d’administration, avec droit de vote pour défendre ses intérêts dans l’ensemble des décisions stratégiques, quelles qu’elles soient et avec un droit de véto. Épatant mais pas étonnant : ce pas de plus vient renforcer l’organisation de Norsys en permaentreprise, concept inédit justement né dans ses murs.
La nature, acteur à part entière de la gouvernance… Une idée répandue dans l’esprit de nombreux dirigeants d’associations, de groupements ou d’entreprises de l’économie sociale et solidaire, mais une idée absolument inédite lorsqu’elle se matérialise dans la direction générale d’une société privée, hors champ strictement coopératif.
« Norsys a eu l’audace de devenir la première société française à représenter la nature dans sa gouvernance », confirme ainsi la communication d’un groupe fondé à Ennevelin par Sylvain Breuzard, 57 M€ de chiffre d’affaires au siège et dans douze agences en France et au Maroc (120 salariés), la moitié du volant d’affaires dans le domaine public (éducation, protection sociale…), 12 % dans le retail et le e-commerce (métiers historiques mais déclinants) et une stratégie commerciale adressée en conscience depuis six ans aux usages dans la transition écologique et énergétique (15 % du volume d’affaires actuel).
Une permaorganisation du développement
Norsys réalise tous les deux ans un audit interne complet sur les 150 objectifs d’impact de sa feuille de route permaentreprise, un référentiel de huit enjeux globaux, un outil de pilotage puissant, puisque voulu déterminant, pour le groupe et ses agences. Une centaine de salariés sont interrogés pour coucher quinze propositions de développement toujours en lien étroit avec la permaentreprise et ses trois piliers : prendre soin des hommes, de la planète et reconnaître les limites planétaires dans la croissance de l’entreprise.
Et parmi les dernières propositions, l’une apparut sans doute plus audacieuse que les autres, aboutissant à ce jour d’automne, ce 12 novembre 2024, à marquer d’une nouvelle pierre verte.
La rentabilité, mais naturellement
Depuis le 12 novembre 2024, en effet, un nouveau membre siège au conseil d’administration. Frantz Gault est sociologue, cofondateur de l’association Corporate Regeneration International, il est également l’auteur de La Nature au travail, collaborer autrement avec le vivant (éditions Quanto). C’est lui qui, désormais, parlera physiquement au nom de la nature pour encourager le groupe à être rentable sans pour autant lui nuire. « Nous avons regardé, c’est peut-être une première mondiale, sans aucun doute une première européenne dans une entreprise privée », explique Mathilde Durie, directrice générale du groupe (et nouvelle présidente nationale du puissant réseau du Centre des Jeunes Dirigeants, ce CJD qui fut d’ailleurs présidé dans le passé par Sylvain Breuzard au sein duquel il expérimenta pour la première fois le concept de performance environnementale des entreprises).
« Frantz a donc non seulement le droit de vote, mais aussi celui de véto en cas d’impact négatif de nos actions sur la nature », ajoute Mathilde Durie. Un groupe de travail est rapidement formé pour accompagner cette nouvelle dimension interne. Les réunions se multiplient, la gouvernance nature pénètre dans l’ensemble des services et rouages.
Un Haut Conseil pour la nature
Si la nature ne dispose pas de parts sociales au capital, sa représentation est renforcée par la création d’un Haut Conseil pour la nature avec un rôle d’influence et de coordination, d’anticipation. Coprésidé par Frantz Gault et Thomas Breuzard, directeur permaentreprise du groupe, il réunit six autres experts avec Virginie Raisson-Victor (Grand Défi des entreprises pour la planète), Emilie Moinet (Rainforest Alliance), Lucie Basch (Climate House, To Good To Go) ou Christophe Porchet (délégué syndical CFDT de Norsys), Olivier Bouche (Institut @4P, expert de la robustesse) et Lou Welgryn (Data for Good).
Enfin, plus symboliquement, Norsys élargit le rôle de son Comité social, économique (CSE) en le faisant devenir un Comité social, économique et nature (CSEN). Par ce biais, les salariés ont un droit de contrôle supplémentaire et surtout officiel et opposable aux autres parties prenantes sur la préservation de l’environnement par leur entreprise. Un carnet de bord « Diriger avec la nature » est accessible à l’ensemble du personnel, les interactions et commentaires sont encouragés.
La nature impacte l’économie
D’après la Banque centrale européenne, la moitié de la richesse mondiale exprimée en PIB et 72 % des entreprises européennes dépendent directement de la nature. Cette dernière permet de travailler la notion de robustesse, ce qu’elle fait depuis 3,8 milliards d’années rappelle Norsys dans son dernier rapport annuel. C’est l’art de durer dans l’instabilité, à l’image de la majorité des entreprises alors que Norsys fut la première entreprise régionale à mission, résumons « pour un numérique plus éthique. »
Mathilde Durie peut le certifier, « notre modèle de permaentreprise sait traverser les crises et nous sommes plus performants que notre marché global en baisse de 2 %. Notre production de services numériques est sobre et juste, nous ne cherchons pas la croissance à tout prix, mais nous avons besoin d’investir sans cesse en innovation afin de créer toujours davantage de valeur ». La valeur avant la croissance productive. Naturellement.