La directrice générale du CD2E, l’influent pôle de développement de l’éco-transition basé à Loos-en-Gohelle, accorde une attention stratégique particulière au projet régional de développement des matériaux biosourcés dans la rénovation de bâtiments. Trois territoires seront choisis cette année dans les Hauts-de-France pour contribuer à massifier l’usage de matériaux non issus de la pétrochimie.
Les filières de matériaux biosourcés ont mis longtemps à se chercher et trouver leur place dans le monde de la construction-rénovation. Qu’y a-t-il de vraiment nouveau cette année ?
« La Région et l’ADEME nous ont confié fin 2025 le portage d’un appel à manifestation d’intérêt (AMI) pour massifier les pratiques du bâtiment durable par la caractérisation de la rénovation avec des biosourcés. C’est une expérimentation sur trois territoires des Hauts-de-France qui seront choisis après les élections dans les agglomérations.
L’objectif est de pouvoir anticiper les besoins de chaque territoire, de planifier les rénovations, de promouvoir la construction hors-site (tout est assemblé hors chantier pour gagner du temps, donc de l’argent) comme le biosourcé, le photovoltaïque, etc. Cela doit aussi permettre au monde de l’entreprise de s’adapter aux demandes des territoires sur les trois à cinq années à venir.
C’est toute la difficulté actuelle : nous avons beaucoup de marchés à trois mois et les entreprises subissent ces appels d’offres trop contraignants. On a aussi parfois des marchés qui ne sont pas tout à fait à la mesure des entreprises comme des PME locales qui ne parviennent pas à s’organiser, laissant le champ libre aux groupes du bâtiment. L’idée serait de constituer des groupements d’entreprises locales pour apporter des réponses communes sur des marchés importants. »
Ce programme qui s’amorce engagera-t-il l’ensemble du champ du bâtiment ?
« On parle de la rénovation extérieure hors-site, massivement biosourcée. La Banque des territoires va payer 50 % de la caractérisation technique : c’est regarder les bâtiments, savoir s’ils peuvent accueillir des structures porteuses, etc. Le CD2E accompagnera la dynamique, répondra aux questions des acteurs, évaluera les techniques et les produits à mettre en place, pour faire matcher l’offre et la demande. Qui peut répondre, qui aujourd’hui n’a pas les capacités de le faire ? »
Part-on encore de loin sur la rénovation biosourcée ?
« Prenons l’exemple de la paille. Son usage doit être caractérisé, un artisan ou une entreprise n’ayant pas reçu de formation ne pourra pas l’utiliser. Certains territoires pratiquent déjà les matériaux biosourcés et pour eux, on ne part pas de loin. C’est le cas de la MEL autour de Lille ou de Fourmies où il y avait déjà des marchés disponibles. Mais il y a énormément de trous dans la raquette dans la région sur la formation et l’objectif est bien sûr de la généraliser. Sur le chanvre, il y a déjà eu des marchés infructueux faute de gens formés sur certains territoires. Mais si nous choisissons du chanvre sur tel ou tel territoire, il faudra former les acteurs locaux en conséquence.
On n’est pas revenus au temps du Gosplan mais un minimum de planification est nécessaire. Nous sommes allés en Suède et aux Pays-Bas, deux pays qui ont fait bien plus de rénovations thermiques que nous en France car ils ont eu des obligations bien sûr, mais aussi parce qu’ils ont su planifier les besoins sur plusieurs années. Ils ont implanté des micro-usines de rénovation où on venait accoler de la construction hors-site derrière. La planification a permis de mieux organiser les différents marchés. »
Mais quelles seraient les filières biosourcées les plus concernées ?
« Le plus facile serait de commencer par la laine de bois mais elle n’est pas forcément disponible selon les territoires. Autant privilégier les ressources locales. Nous avons par exemple rencontré Dennlys Parc, le parc d’attractions situé près de Saint-Omer qui veut faire un petit restaurant en face de son entrée principale. Nous leur avons signalé l’activité de Fiboo qui sort de l’isolant en fibre de bambou tout près de chez eux : ils sont preneurs, avec en prime une logique de démonstrateur pour valoriser une ressource locale. C’est comme la paille que l’on trouve partout, le lin en Flandre avec Bâtilin, une entreprise connue autour de Bourbourg.
Les territoires lauréats ne sont pas encore choisis, nous en choisirons sans doute aussi parmi les moins bien outillés pour les aider à s’équiper en filières biosourcées. Dans le bassin minier, 70 % des logements sont en parc social, les enjeux sont importants. Il faudra pour ce territoire autour de Lens résoudre le gros souci des évolutions réglementaires nouvelles sur les avis techniques. Par prudence, Maisons et Cités, le principal bailleur social (23 000 logements, 3 500 rénovés par an avec des biosourcés, 16 000 recensés fin 2024), a décidé de suspendre les chantiers à l’été 2025. »
Les lobbyistes des laines minérales tentent-ils de freiner le mouvement ?
« Bien sûr, on l’a bien vu par exemple au congrès national du bâtiment durable que nous avons organisé début septembre à Lille. Les acteurs des matériaux issus des fossiles y étaient hyper-présents. Ils font des comparatifs avec des gens qui ne travaillent que pour eux, en essayant de démontrer que cela ne change rien de placer des biosourcés dans les combles.
Mais prenons juste l’expérience de Réhafutur (maisons exemplaires à Lens, Liévin et Loos-en-Gohelle) avec une performance en biosourcé inégalée depuis dix ans pour chacun des matériaux utilisés. Il n’y a pas de tassement à date et le confort d’été est maximal. Réhafutur est notre site extérieur démonstrateur vivant de la performance des matériaux biosourcés dans la durée, avec des données consultables pour les conforts d’été et d’hiver. Plus globalement, le seul souci est peut-être de pouvoir faire plus dense, de mettre plus de masse, de poids en biosourcé, par exemple pour les toitures. Mais pour le reste, tout fonctionne très bien à l’usage. »
Comment va se dérouler le programme de l’AMI sur les biosourcés dans la rénovation ?
« En réalité, ce programme ne devrait pas commencer avant le mois de septembre. Ce sont d’abord les collectivités qui répondent mais certains bailleurs sont allés chercher leurs collectivités. Le CD2E choisira les territoires avec l’aide de la Région et de l’ADEME dans une démarche partagée. Nous apporterons nos moyens d’ingénierie et l’agglomération qui s’engagera dans l’AMI devra mettre l’un de ses collaborateurs en mission sur le programme, elle devra aussi payer une partie du coût de la caractérisation alors qu’il n’y a pas de financement à date dans la mise en œuvre des différentes rénovations.
La caractérisation devrait durer entre six mois et un an, avant deux ans au moins derrière pour des projets de rénovation à moyen et plus long terme. Les filières sont là, je pense au bambou, au lin, à la paille par exemple. Mais nous allons changer de dimension pour les matériaux biosourcés dans le bâtiment. »
Le monde du bâtiment se sent-il prêt ?
« Il est traditionnellement difficile à bouger. Comment amorcer des changements rapides au bénéfice des matériaux biosourcés ? C’est une vraie question, c’est un milieu très conservateur parce que très lié aux territoires, à tels ou tels acteurs ou partenaires. Les habitudes prises dans le travail au quotidien sont souvent difficiles à changer. J’avais sous-estimé cette dimension par exemple dans mes tentatives de développement du hors-site. Le métier du bâtiment se fonde sur des relations interpersonnelles qu’on mesure encore insuffisamment.
Cela dit, nous avons une vision assez claire du modèle à mettre en place. Les rénovations se feront de plus en plus avec du bloc manuportable, préfabriqué, que les entreprises locales pourront acheter chez les distributeurs du coin et qu’elles pourront emmener dans leur camionnette.
J’aimerais changer le modèle dominant mais après treize ans d’expérience, après tous les échecs des entreprises pour le biosourcé, et non des moindres, on voit bien qu’on n’est pas sur un essor considérable sur ces sujets. Il faut donc agir au plus près du terrain et amener des innovations. Par exemple, on aura de l’IA sur les blocs manuportés : on scanne un mur avec tant de modules qui seront ensuite posés localement par les Compagnons.
Dommage qu’il n’existe pas de primes financières pour soutenir cette transition mais certaines villes ou collectivités ont apporté des bonifications quand des particuliers utilisent des biosourcés (Ronchin, l’agglomération de Béthune-Bruay…). Le Département du Nord, pour certains EHPAD, a placé 10 % de biosourcé supplémentaires par rapport à ce qui était prévu. Des choses existent, il faut absolument accélérer pour massifier les usages. Pour rappel, seuls 11 % des matériaux utilisés dans l’isolation des bâtiments de la région sont biosourcés. »