C’est un coup de bambou salutaire dans l’univers urgentiste des matériaux biosourcés. Le groupe Baudelet présente une innovation mondiale en inaugurant ce 17 octobre à Blaringhem la toute première usine de fabrication de panneaux en fibre naturelle de bambou. Objectif 100 000 tonnes par an pour lancer une nouvelle filière française.
Aurait-on pu imaginer choix plus exotique pour enrichir la palette des éco-matériaux dans une région sensibilisée depuis longtemps aux blocs de paille, à la relance d’une filière lin, à celle, plus confidentielle du chanvre, de la laine de bois, de la ouate de cellulose ? Un peu contre toute attente, voici que s’annonce le bambou en panneaux semi-rigides pour servir les acteurs du bâtiment soucieux de réduire la pression environnementale de leurs chantiers.
L’ingénieur qui cherchait un industriel
On le doit d’abord à un expert depuis quinze ans de l’ingénierie environnementale, dirigeant d’Axoé, bureau d’études à Marcq-en-Baroeul. « Je cherchais depuis longtemps un végétal capable de remplacer vraiment les matières issues de la pétrochimie », explique Pierre Vion (notre photo), ingénieur en éco-construction. On le doit aussi à sa rencontre avec Caroline (notre photo) et Jean-Baptiste Poissonnier, les nouveaux capitaines, depuis sept ans, du navire amiral Baudelet, 900 salariés et 200 M€ de volant d’affaires à Blaringhem dans le traitement et la valorisation des déchets. Pierre cherchait un partenaire industriel pour monter son usine de bambous, Caroline et Jean-Baptiste souhaitaient élargir leurs activités énergétiques et – au passage – se rapprocher du monde bâtimentaire en pleine évolution.
Faire pousser une filière complète de valorisation
Les planètes s’alignent, les partenaires formeront Fiboo en 2021, fruit de sept années de R&D pour Pierre Vion et de trois années de travail entre l’ingénieur et l’industriel audomarois. Et puisque les symboles font foi dans cette région à l’histoire économique souvent traumatisée, c’est dans l’enceinte de l’ancien site de la Cristallerie d’Arc que furent investis les 15 M€ nécessaires à l’édification d’un process certifié unique au monde avec le traitement mécanique de la fibre de bambou pour en faire des panneaux isolants.
Autant le dire aussi, comment passer de l’industrie verrière à l’époque peu regardante sur l’environnement à un nouveau site industriel imaginé sur la friche Valo-Parc pour vanter les bienfaits réparateurs de l’économie circulaire et du moindre impact sur les ressources naturelles…
Le bambou champion du monde ?
Le bambou coche en effet pas mal de cases vertes. Presque aussi ligneuse que le bois, cette herbacée pousse sans cesse et beaucoup plus vite, maturité de coupe acquise d’une bambouseraie dès la quatrième année. Selon l’analyse en cycle de vie (ACV) réalisée pour Fiboo, le bambou séquestre cinq fois plus de carbone que le bois, capte jusqu’à 30 % de CO2 de plus qu’une forêt traditionnelle, en absorbe jusqu’à 12 tonnes par hectare et par an, libère 35 % d’oxygène de plus qu’un arbre classique, consomme quatre fois moins d’eau qu’un arbre pour la même biomasse produite, ne nécessite aucun intrant chimique et peut donc être planté sur champ captant.
Son rendement est six à sept fois supérieur à celui du miscanthus par exemple et sa production à Blaringhem de 10 000 tonnes annuelles de panneaux pour la première ligne permettra d’économiser 5 400 tonnes de CO2. Permettra ?
Des cannes de bambou made in Hauts-de-France
Après des tests probants le mois dernier avec des bambous plantés sur dix hectares près de l’usine, les choses sérieuses auront vraiment commencé le 24 octobre avec la livraison des premiers gros volumes végétaux, pour l’instant depuis Milan, Fiboo visant l’autonomie complète de sa production, une vingtaine d’agriculteurs, la plupart régionaux, ayant déjà manifesté leur intérêt.
On apprendra donc bientôt à cultiver 450 hectares de bambou dans la région, afin de limiter le bilan carbone des transports, les panneaux devant être vendus dans les 400 km autour de l’usine, pour les mêmes raisons. Cette usine emploie 8 salariés, les fonctions support étant assurées par Baudelet, premier actionnaire à 70 % du capital. Sur quelles bases ? « Nous espérons sortir 100 000 tonnes de fibres par an avec nos lignes pour servir la filière bâtiment et les industriels intéressés », annonce Pierre Vion, associé à Thomas L’homel (notre photo), qui pilotera le site et Pack Hin Nam, chargé du développement commercial.
Trois hommes et un coup fin
Les trois associés ont déjà lancé de bons filets pour de bons filons avec Baudelet déjà ouvert en réseau avec les promoteurs-constructeurs (Bouygues, Rabot Dutilleul, Ramery). En direction aussi des distributeurs spécialisés comme Gedibois, Ecobati ou la SFIC (les enseignes grand public sortent pour l’instant du cadre) ou les bailleurs sociaux dont on connaît le rôle locomoteur dans le déploiement des matériaux biosourcés en France et a fortiori dans notre région, effet d’entraînement espéré sur le privé.
Quant aux collectivités locales, elles pourraient également se saisir du bambou pour servir leurs objectifs de décarbonation territoriale : les 100 000 tonnes annuelles de Fiboo équivalent à la séquestration carbone de 310 000 arbres, ou à la compensation carbone de 260 ménages.
Une usine démonstratrice
Il s’agit à présent de lancer la production industrielle certifiée depuis deux ans par le centre technique du bâtiment (CSTB). Les cannes récoltées et livrées seront nappées, défibrées et densifiées en panneaux. Pas de ponts thermiques (la fibre ne se tasse pas avec le temps), un confort d’été idéal pour restituer de la fraîcheur les jours trop chauds, une résistance idoine à l’eau (2 litres par m2 pour la laine de verre, un litre pour la fibre de bois, 8 cl pour le bambou), au final un usage dans toute la maison sous toitures, sous plafonds, en cloisons, sous ossatures bois…
L’usine décarbonée n’utilise pas de gaz, récupère sa chaleur, n’émet ni poussières ni bruit, peut facilement recycler ses chutes de production en amont même de son process (un panneau se compose de 95 % de fibres et de 5 % de liant pétrochimique recyclé – sans doute un point d’amélioration à envisager ?).
Mais en soi s’agit-il d’un site industriel démonstrateur de la nouvelle génération d’entrepreneurs engagés dans un business de gestion raisonnée des ressources naturelles. Le bambou produit une biomasse importante, seule une partie des 100 tonnes à l’hectare est récoltée (pas de coupe rase, on ne coupera que 30 % d’une parcelle chaque année), le reste viendra alimenter un humus nourricier non pollué par les pesticides.
Il faut le rappeler depuis le congrès national de sa filière durable (CNBD à Lille début septembre), le secteur du bâtiment a fléchi ses émissions carbone de 36 % entre 2017 et 2023, c’est la plus forte contribution à la baisse générale de 17 % sur la période, tous secteurs confondus en France.