La directrice des programmes de l’influent RAC revient sur le lancement de la troisième stratégie nationale bas carbone (SNBC) du gouvernement. Elle en pointe les ambitions mais aussi les limites. Des chiffres et des leviers d’action d’accord, mais encore faudrait-il que les ministres en tiennent compte dans la mise en œuvre de leurs politiques publiques. Et là…
Où en est notre pays dans sa lutte contre le changement climatique ?
« On cherche toujours l’électrochoc dans la classe politique. La baisse des émissions de gaz à effet de serre en France en 2025 devait être de 1,6 % alors que la stratégie nationale bas carbone (SNBC) propose une baisse de 4,6 % par an en moyenne, donc trois fois plus. Un écart se creuse nettement entre une stratégie qui fixe le cap et les moyens mis en œuvre pour en satisfaire les objectifs. Rien qu’au premier semestre 2025, nous avons mis en avant 43 reculs en matière de politique publique sur la transition écologique. L’action de la France sur le climat se réduit très fortement et nous met en danger. Les Français sont de plus en plus inquiets sur l’impact du changement climatique, on le voit dans notre dernier sondage, avec le sentiment que la France n’est pas du tout préparée par rapport à ce qui nous attend. »
La SNBC affiche cependant des objectifs ambitieux via l’électrification de masse des usages et la pression sur les plus gros émetteurs industriels de CO2…
« L’ambition de la SNBC est plutôt bonne en effet, même si on peut discuter des chiffres. Elle tend à la neutralité carbone en 2050, en accord avec l’Accord de Paris (Cop21 en 2015), avec cette nouveauté et c’est très bien qu’elle intègre l’empreinte carbone globale : on ne vise pas seulement les émissions rejetées sur le territoire national mais aussi celles liées à notre consommation, cela prend donc en compte les émissions de la production des produits importés. Autre bon point pour nous, la SNBC intègre aussi les émissions du transport international aérien qui continuent d’exploser. Et comme les émissions des autres transports vontbaisser, celles de l’aérien toujours en forte hausse vont devenir de plus en plus préoccupantes.
Plus globalement, les deux premiers secteurs émetteurs en France sont le transport et l’agriculture. Sur les transports, on mise en effet sur l’électrification des voitures, si possible les plus petites et c’est un changement qui peut être très rapide à opérer comme ce fut le cas en Norvège, un pays qui roule en électrique à 100 % à présent. En Chine, 50 % des ventes de véhicules neufs sont déjà dans l’électrique… Pour l’instant, la plupart des constructeurs automobiles ont produit des voitures haut de gamme, donc très chères.
Mais sous la pression des ONG dont nous faisons partie et des pouvoirs publics qui se sont réveillés sur le sujet, les industriels commencent à sortir des modèles plus petits alors que le marché de l’occasion se développe et que la moitié des véhicules neufs sont achetés par des entreprises pour leurs flottes. Pour l’instant, les particuliers jouaient le jeu pour s’équiper en électrique, contrairement aux entreprises, mais de nouvelles règlementations avec sanctions font bouger les choses.
Cela dit, le souci de cette SNBC 3 est qu’elle se focalise dans son volet transport sur les véhicules électriques alors qu’on peut activer d’autres leviers en parallèle, je pense au vélo sur les petites distances, en ville comme à la campagne, malgré les coupes budgétaires importantes sur les investissements pour de nouvelles pistes cyclables. On peut aussi mentionner des solutions comme le covoiturage ou le copartage, ainsi que le développement du train avec une demande qui explose mais une offre qui ne suit pas.
Sur l’agriculture, l’autre plus gros émetteur, le problème ne concerne pas le CO2 mais d’autres gaz à effet de serre. Pour moitié, c’est l’élevage avec les émanations de méthane par les vaches et pour moitié, le protoxyde d’azote produit lors de l’épandage des engrais azotés de synthèse, très souvent importés, ce qui n’arrange rien. Malheureusement, les soutiens à l’agriculture biologique sont très insuffisants. Quant à l’élevage, il y a bien une réduction du cheptel bovin mais cette baisse est subie, avec moins de reprise des exploitations suite à des départs massifs à la retraite. Le RAC demande la priorité de l’élevage à l’herbe puisque les prairies captent beaucoup de carbone. »
Cette stratégie nationale bas carbone a-t-elle les moyens d’imposer ses ambitions ?
« Absolument pas. Pour parvenir à la neutralité carbone en 2050, la SNBC est obligée de mettre en avant ces leviers avec des chiffres ambitieux mais elle n’a pas la possibilité de mettre en œuvre les politiques publiques et il n’y a pas derrière les mesures politiques concrètes nécessaires. Par exemple, l’usage des engrais azotés de synthèse n’a pas diminué en 2025 alors que la SNBC prévoit de fortes baisses.
C’est un vrai problème, cette stratégie nationale bas carbone n’est pas du tout contraignante. C’est un document de programmation qui dépend ensuite des arbitrages ministériels. Et quand il faut décider, les ministres ont rarement en tête la SNBC, ils ont plus en tête les actions de blocage des agriculteurs par exemple… D’où les résultats décevants avec une baisse des émissions de seulement 1,4 % en 2024 et 1,6 % en 2025. Les mesures ne suivent pas ! »
Que préconisez-vous face à une telle situation ?
« Nous réclamons la mise en cohérence des mesures à prendre avec le cadre prévu par la SNBC. Cette cohérence passe notamment par un projet de loi de finances. Il faut renforcer les financements de la transition écologique alors qu’on assiste plutôt à des coupes ces dernières années et il faut une gouvernance au plus haut niveau de l’Etat. Nous avons désormais des chiffres trimestriels sur l’état de nos émissions et c’est très facile à suivre. Il faut pouvoir imposer des réactions, des mesures supplémentaires lorsque les résultats sont insuffisants et dans le même esprit que les réactions mises en œuvre quand on dépasse les objectifs de déficit budgétaire par exemple.
En France nous avons le Haut Conseil pour le climat qui produit un rapport par an. Et après ? Son équivalent au Royaume-Uni dépend du Parlement et cela change tout. En France, l’Assemblée nationale doit pouvoir s’emparer de son rôle d’évaluation des politiques publiques pour demander ensuite à l’exécutif d’agir. »
La France accuse deux à trois ans de retard sur sa planification climatique. Est-ce si grave ?
« Il faut le redire, il n’y a pas d’électrochoc dans le monde politique. Cette stratégie bas carbone est renouvelée tous les cinq ans et elle est très en retard en effet, devant être mise en place avant le début d’un mandat pour permettre en théorie aux nouveaux gouvernants de l’acter. Ici, elle sera publiée au mieux avant l’été 2026 et nous serons ensuite dans un calendrier électoral compliqué avec la campagne présidentielle, ce n’est pas le meilleur timing pour le climat !
Pour autant les attentes sont fortes dans la population sur les questions de transition écologique, on s’en rend bien compte dans nos sondages. Que ce soit au national ou au niveau municipal, les soutiens sont unanimes, pour plus de 80 % des mesures testées. C’est très convergeant, cela touche tous les électorats qui répondent souvent au regard du cadre de vie ou de la santé, pas forcément directement en référence à la transition écologique elle-même. »
Le contexte géopolitique international ne semble pas arranger la situation…
« Trump a décidé de mettre sous sa coupe certains pays en s’appuyant sur les énergies fossiles. Les Etats-Unis sont le premier producteur de pétrole et de gaz dans le monde et ils veulent mettre sous leur dépendance les pays consommateurs, dont l’Union européenne qui a dû importer de l’énergie américaine à hauteur de 250 milliards de dollars par an pendant trois ans. L’Europe a donc intérêt à réduire très vite sa dépendance aux énergies fossiles. Elle en produit très peu sur son sol et c’est pour elle un risque majeur de sécurité d’approvisionnement.
En attendant, en France, le climat semble hors-jeu depuis l’arrivée de Gabriel Attal à Matignon. Nous, comme bien d’autres ONG, vu le manque de résultats obtenus par l’Etat, nous travaillons beaucoup plus au niveau territorial. Au niveau national, les mesures de politiques publiques sont souvent complètement bloquées voire instables. On s’intéresse donc davantage aux élections municipales avec plus de leviers à actionner sur la mobilité, la rénovation des bâtiments, l’alimentation dans les cantines… On regarde beaucoup sur 2027 et ce qui se passera ensuite. On aura sans doute un plan d’électrification et c’est plutôt positif d’électrifier les usages (avec des énergies renouvelables si possible) mais cela ne doit pas être le seul levier. Le gouvernement veut mettre le paquet sur les pompes à chaleur qui ont besoin d’électricité en levant le pied sur les rénovations énergétiques des logements : quand on voit le nombre de foyers qui n’arrivent pas à payer leurs factures de chauffage, cela n’est pas réaliste. »
Et laisser la part belle à la relance du nucléaire ?
« Le dernier rapport de RTE (Réseau de Transport d’Electricité qui gère la distribution de la haute tension) prévoit une forte augmentation des besoins en électricité. Parmi ses scénarios, il y en a trois avec le nucléaire des EPR et trois sans ces nouveaux EPR, donc avec un mix plus favorable aux énergies renouvelables. Le nucléaire n’est donc pas forcément au centre de tout, on peut faire avec ou sans lui. Dans les deux cas, ce sera compliqué mais cela nous semble plus sûr d’aller vers du 100 % énergies renouvelables plutôt que de se lancer dans des projets pharaoniques de construction d’EPR dont on ne sait pas quand ils produiront de l’électricité. »