Le déploiement d’une troisième révolution industrielle est toujours la signature, unique en France, d’une région engagée dans la baisse de ses émissions de gaz à effet de serre (1). C’est la singularité des Hauts-de-France, pilotée par la Région et Frédéric Motte, en mission vers une transformation décarbonée d’une économie elle aussi frappée par les restrictions budgétaires.

« L’intégration est toujours progressive, c’est une diffusion lente, comme une mer qui monte doucement mais sûrement… » Treize ans après un lancement opérationnel médiatiquement tonitruant avec un plan inspiré de son prestigieux parrain américain, le penseur planétaire Jeremy Rifkin, la troisième révolution industrielle (TRI) ambitionne toujours de faire basculer notre région vers un modèle industriel et agricole plus économe en émissions carbonées. Incarnée par Philippe Vasseur, ancien président de la chambre régionale de commerce et d’industrie (CCI R), soutenue dès le départ en 2013 par la majorité écolo-socialiste de Daniel Percheron (PS), cette nouvelle vision du développement fut inscrite dans une gouvernance collective des acteurs, repérée partout en France, exportée dans d’autres régions à l’étranger, avant d’être poursuivie dans ses ambitions dès 2016 avec l’arrivée de Xavier Bertrand, nouveau président libéral social de la Région.

Entre-temps, la TRI était devenue Rev3, Philippe Vasseur cédant le témoin à Frédéric Motte, chef d’entreprises industrielles, ancien président du MEDEF régional, fin connaisseur du monde économique, l’enthousiasme et l’énergie en prime. La Région reprenait le flambeau en direct, la CCI R toujours en appui avec un élu mandaté pour cette mission (Didier Cousin, directeur régional de GRDF) à travers les orages (crises sanitaire, énergétique, risques de récession…).

Orages ou des espoirs

La signature vaut pourtant toujours et les réseaux d’acteurs comptent encore bien sur cette aide à l’attractivité et à la croissance. Croissance : Avec Rev3, la CCI régionale a sensibilisé 7 000 entreprises régionales en 2025 pour en accompagner 6 000 depuis dix ans, 600 en 2025 en plans stratégiques sur l’eau, la décarbonation, l’économie circulaire ou l’innovation, 250 start-up ayant été suivies pendant huit mois. Lancé en juin dernier, CCI Transitions élargit son spectre d’intervention de l’énergie à une vision plus large sur la performance globale des entreprises.

Attractivité : dans son dernier bilan de janvier 2026, Nord France Invest, l’organisme chargé de convaincre les investisseurs étrangers de venir s’installer dans nos territoires, insiste sur le rôle de Rev3, « en faisant de la transition un levier de compétitivité ». Les investisseurs étrangers ont ainsi suivi la méthode de qualification Rev3 dans 61 dossiers en 2024-25, 152 projets sur dix ans, depuis 2016 donc, dont 40 relevant de la seule décarbonation, le reste sur des investissements en faveur de la modernisation des process par la performance environnementale – un levier supplémentaire pour maintenir l’activité des sites. NFI ajoute que les projets Rev3 représentent 15 % de l’ensemble des projets d’investissements étrangers, pour près de 6 400 emplois en dix ans (3 442 dans le Nord, 1 803 dans le Pas-de-Calais).

Rendez-vous après dix ans…

Ainsi est-il convenable de dresser le bilan de cette première décennie après l’alternance politique au conseil régional à Lille. Car il s’agit bien de politique, nous rappelle Frédéric Motte, infatigable arpenteur des territoires pour aller plaider cette cause. « Je le rappelle dans tous mes déplacements, si elle ne dispose pas vraiment d’un budget propre, la dynamique Rev3 se veut transversale et complètement intégrée dans l’ensemble des services de la Région, dit-il. La CCI anime les entreprises, nous, on travaille avec les pôles, les filières, la chambre de métiers, les collectivités locales, le monde de la formation et de l’université via les chaires. Philippe Vasseur devait évangéliser, il fallait convaincre. Aujourd’hui, la question est de savoir comment massifier et diffuser toutes les solutions de décarbonation, de réduction des empreintes environnementales. C’est clair, Rev3 doit tenir son cap pour décarboner l’économie régionale. »

Une pause. « On ne parle pas assez de tout ce que l’on fait, la diffusion est encore trop lente face aux urgences. Il faut emmener tout le monde, les territoires comme les entreprises, les élus locaux comme les patrons, ce n’est pas simple. Les grands projets de type EPR2 ou canal Seine-Nord ne changent pas le quotidien des acteurs économiques, en revanche Rev3 est en capacité de le faire à court terme. »

Comment transformer vraiment l’économie régionale ?

Le président de la mission Rev3 et conseiller régional à la transformation économique résume la manœuvre, elle tient en soutiens à quelques filières estimées stratégiques : la décarbonation du mix énergétique (par les énergies renouvelables), la décarbonation industrielle, les mobilités (batteries de voitures électriques, transport fluvial ou ferroviaire), le logement (construction en hors-site avec le pôle CD2E …), l’agri-agro (l’alternative des protéines végétales…), l’IA et en transversale constante, l’économie circulaire (réemploi, recyclage, sobriétés).

Chaque dossier instruit par l’institution régionale doit être « Rev3 compatible », « c’est comme une feuille de route commune à tous les services, pour toutes les politiques locales, 100 % des délibérations portent la mention Rev3 et 42 % des engagements de la Région intègrent en réalité des enjeux Rev3 », explique Frédéric Motte.

Avec tout un écosystème d’appui. Le fonds régional d’amplification de la révolution industrielle (FRATRI) a géré 6 500 opérations de décarbonation (sobriétés énergétiques) ou de déploiement de l’économie circulaire pour une enveloppe régionale de 84 M€ entre 2021 et 2027. Rev3 Capital est un fonds d’investissement dédié pour le premier développement des labels Rev3 avec des tickets allant de 500 000 € à 4 M€ par projet, avec effet de levier sur les banques, « même si elles sont toujours un peu frileuses ». Finovam innovation, Finorpa, Hauts-de-France Avenir TPE-PME sur les fonds propres en co-investissement pour 12 M€ et des apports entre 75 et 200 000 € sont d’autres outils à croiser.

Quant au Fonds européen de transition juste (FTJ), il est piloté par la Région avec 220 M€ pour quatre ans et tout doit être affecté à des projets locaux, comme pour la chaleur urbaine par exemple, le réemploi ou les recyclages. Un Booster Transformation Rev3 encourage par ailleurs les passages à l’acte avec des missions d’accompagnement sur des analyses en cycle de vie (ACV), des bilans carbone, de l’efficacité énergétique. Le Fonds régional de garantie (FRG) cautionne aussi l’investissement pour le « dérisquer » sur le long terme, etc.

Mais attention, l’argent vient à manquer…

La Région dispose d’un budget de 4,4 milliards d’euros mais les réductions budgétaires sont brutales, de l’ordre de 100 M€ par an. « C’est de plus en plus violent, vient plaider Frédéric Motte, compte tenu de l’importance des dépenses contraintes, obligatoires, entre le TER, la formation ou les lycées, on se retrouve de plus en plus en difficulté. »

Autre souci, l’appropriation de Rev3 par le grand public. « C’est encore un combat, Rev3 n’est pas la priorité immédiate des habitants mais on n’abandonne pas », ponctue l’élu. Philippe Vasseur avait quitté son mandat de président de la mission avec près de 1 500 projets recensés, Frédéric Motte ne les compte plus. Les quatre piliers de Rifkin n’ont pas changé. L’énergie décarbonée, la révolution technologique avec des applis pour l’économie circulaire ou celle de la fonctionnalité, la transition écologique y compris en agriculture, enfin la révolution des usages pour se déplacer, se nourrir, se loger autrement.

Frédéric Motte l’assure, cette signature régionale n’est pas copiée ailleurs, dans d’autres régions de France, une manière de défendre le modèle en temps difficiles. « L’Occitanie est très bonne sur l’énergie par exemple, le Grand Est excelle sur certaines choses, comme la Bretagne sur la biodiversité mais nous, c’est transversal et on veut jouer l’excellence partout. Et dans notre économie, on impose des bonifications Rev3 au cas par cas. »

Les sobriétés et les innovations contre la crise ?

Reste à savoir comment garder un tel cap avec le retrait de l’Etat, les économies de la Région, les grandes difficultés des pôles de développement ou de compétitivité (qui risquent de perdre leur label l’an prochain). « Rev3 repose sur les sobriétés et sur l’innovation, on voit long terme alors que les élus parlent de temps de mandat et les habitants de fin du mois… » Reste l’image, les images portées par le label. Une Région championne de France sur la méthanisation et le biogaz, dans les échappées nationales sur les plateformes de réemploi, l’ingénierie financière pour être tiers de confiance auprès des banques, l’autoconsommation énergétique collective, la performance de process plus sobres en énergie et en matière, l’électromobilité, etc.

L’ancien Nord – Pas-de-Calais a trop longtemps vécu à l’ombre des grands établissements industriels, privilégiant une culture du salariat derrière ses mono-industries (la mine, le textile, la sidérurgie) et leurs sous-traitants. Moins d’innovation qu’ailleurs, moins de densité entrepreneuriale, moins de formation, moins d’export, moins d’argent et aujourd’hui, moins d’investissements productifs annoncés (en dehors des 76 milliards d’euros pour les data centers) : les grands groupes ne font plus tomber les commandes naturellement, c’est tout un nouveau tissu productif qui doit aller chercher les nouveaux contrats et assurer les carnets de commandes. Avec Rev3 en méthode pour la Région, le tiroir-caisse public de notre économie avec cette feuille de route institutionnelle à décliner partout où cela devient enfin possible.

  • (1) 11 tonnes équivalent CO2 par habitant et par an d’après l’ADEME, c’est plus qu’en moyenne nationale à cause du poids de notre industrie. Il s’agit de passer de 11 à… 2 tonnes d’ici à 2050 (- 80 %). Les émissions directes de C02 sont passées de 63 Millions de tonnes (Mt) équivalent CO2 en 2008 à environ 45 Mt aujourd’hui dans les Hauts-de-France.