Ancien rassembleur des élites économiques et politiques nordistes dont il fut l’une des grandes incarnations, il a fortement contribué à forger une autre identité de notre région en déployant il y a bientôt quinze ans l’état d’esprit de la troisième révolution industrielle, une « TRI » devenue Rev3 pour une économie décarbonée. Pour de nombreux acteurs, l’ancien président consulaire, fondateur du World Forum Lille, reste une référence pour sa vision de plus en plus partagée d’un capitalisme moins prédateur de nos ressources.

Vous êtes retiré des affaires régionales depuis quelques années maintenant. Comment mesurez-vous le chemin parcouru depuis quinze ans ?

« Quand j’ai pris la présidence du réseau Alliance qui œuvre toujours à Marcq-en-Baroeul pour la responsabilité sociale et environnementale des entreprises (RSE), m’est venue l’idée du World Forum pour montrer des choses à Lille, valoriser les solutions concrètes dans les différents territoires. J’en avais parlé à l’époque au président du conseil régional, Daniel Percheron (PS) et il m’avait suivi, c’était en 2007. La barre était placée assez haut, on a fait venir des Prix Nobel pour avoir des têtes d’affiche et embarquer le plus de monde possible.

Notre région était légitime. Le catholicisme patronal du début du 20ème siècle a permis des initiatives qui n’étaient pas dans la ligne du capitalisme financier tel qu’on l’a connu ailleurs (le 1 % patronal pour le logement…) et des patrons comme ceux de Bonduelle ou d’Okaïdi, avec d’autres, se sont intéressés plus récemment à la dimension sociétale du capitalisme. Je ne suis pas naïf, je n’ai pas de brevet de vertu à délivrer, il n’y avait pas les bons et les mauvais patrons mais c’était comme ça dans le réseau Alliance (et c’est toujours le cas), il fédérait près de 300 entreprises combinant à des niveaux divers les dimensions économiques, sociales et environnementales. Oui, je crois que tout est parti de là et les témoignages mis en avant au cours du World Forum lancé en 2011 étaient dans la même veine, avec une ouverture patronale. Nous avions invité par exemple le président de l’union mondiale des syndicats, l’accent étant porté au début sur des réalisations concrètes au plan international. Cela se passait au Nouveau Siècle de Lille et c’était complètement nouveau, l’approche était inédite. »

Alliance et son World Forum ont donc servi de rampe de lancement à une vision nouvelle pour l’économie régionale. Avec un point de bascule lorsque vous entendez parler du grand essayiste américain Jeremy Rifkin ? 

« En 2012 j’ai lu le livre de Jeremy Rifkin, La troisième révolution industrielle. Il explique dans son livre qu’il avait travaillé avec Claude Lenglet, un cadre de Rabot-Dutilleul qui travaillera à la CCI et à la Région. Nous avons été leaders en région de la première révolution industrielle, puis mis à mal par la deuxième, l’idée était de faire du Nord-Pas-de-Calais un territoire pilote pour une troisième révolution industrielle décarbonée. Car le capitalisme est à bout de souffle. On ne va pas gouverner une planète avec l’idée unique du profit maximum et notre monde est à la recherche de ses équilibres, il ne va pas bien. »

Comment les politiques ont-ils réagi à ces initiatives ?

« Les relations entre Daniel Percheron, président de région et Martine Aubry, maire de Lille, n’étaient pas au mieux et le représentant de Martine Aubry à la Région était Pierre de Saintignon qui avait en charge la politique économique. Je me souviens d’une rencontre au conseil régional, dans un couloir. À la fin de la réunion je me suis arrangé pour m’adresser aux deux, ensemble, pour ne pas faire d’histoires. Mais quand Daniel Percheron y a cru, Martine Aubry y a un peu moins cru (rires). Jean-François Caron, vice-président écologiste, fut alors associé pour travailler dans un esprit de gouvernance collective. Tout le monde criait au miracle, il y avait enfin un projet collectif dans cette région !

Pour autant, cela n’a tout de même pas été facile d’embarquer tout le monde immédiatement. Je me souviens d’un rendez-vous avec des chefs d’entreprise qui souhaitaient nous entendre sur la démarche. Ils étaient réticents mais je leur ai posé la question ‘pensez-vous diriger votre entreprise comme vous le faisiez il y a vingt ans ?’ Evidemment non, comme ils ne pourraient pas piloter leur entreprise dans vingt ans comme ils le font aujourd’hui. J’ai pu alors décliner les obstacles et les ouvertures. Il n’y a pas longtemps, Philippe Beauchamps, (actuel vice-président de Région en charge des entreprises) qui était encore chez Ramery, m’a confié que nous avions raison, ne serait-ce que pour des raisons d’efficacité économique.

Notre démarche n’était pas une démarche écolo à la base, nous n’avons pas fait une copie de Rifkin en 2013 lorsque nous avons monté un business plan sur ses conseils, on a fait travailler beaucoup de monde dans des groupes de travail. Il ne s’agissait pas d’épouser une cause partisane. Certains écolos étaient très méfiants, d’autres étaient bien plus ouverts. »

Vous insistiez à l’époque sur la nécessité de bâtir un véritable projet collectif. N’était-ce pas utopique dans l’univers du business conventionnel où les enjeux de trésorerie priment ?

« Oui, je l’ai plaidé comme ça. Notre démarche était quand même bien atypique. On avait un président de Région de gauche, auquel d’ailleurs je m’étais confronté dans ma précédente carrière politique (en tant que député de Saint-Pol-sur-Ternoise et acteur influent de la droite régionale, NDLR) et je représentais le monde économique, patronal, en tant que président à l’époque de la chambre régionale de commerce et d’industrie. Cet attelage politico-économique a rendu la démarche de la troisième révolution industrielle originale, c’était d’ailleurs une première en France à l’échelle de toute une région. Je pense malheureusement que cet esprit collectif s’est un peu atténué.

Si on considère que cette démarche est portée par une seule instance, surtout si elle est politique, la Région en l’occurrence, à mon avis on se trompe de méthode. L’important était de faire participer la totalité des forces vives de la région, dans une volonté de rassemblement. Pour des tas de raison, il faut être vigilant, la dynamique collective ne doit pas s’essouffler. Je prends un exemple. Quand Didier Cousin (directeur général de GRDF) a présenté ses objectifs de méthanisation pour produire du biogaz, il y avait cette volonté d’associer tout le monde, surtout le monde agricole. Il a mis en place le Corbi, un collectif régional pour le biométhane injecté. Et tout est partagé, dans un esprit vraiment collectif, mieux adapté aux besoins des territoires selon moi. »

La TRI naît donc vraiment qu’en 2013 avec ce business plan inspiré par Rifkin. Le déploiement de cette vision de côté aura-t-il été vraiment partagé ?

« La TRI va vite devenir Rev3 avec une mission officielle, portée par la chambre de commerce et d’industrie en appui de la Région, qui va ensuite assurer le pilotage global, les réseaux consulaires se mettant en retrait. Ces dix années n’auront pas été simples mais elles furent enthousiasmantes. Des entreprises et des collectivités territoriales ont notamment démontré l’intérêt de la démarche, entre Dunkerque et Fourmies.

Attention, je pense que l’esprit originel n’est pas mort, mais c’est plus compliqué en période de difficultés économiques. Les tensions sont vives dans les entreprises, les modèles économiques sont bousculés, je me demande par exemple pourquoi la grande distribution, si importante dans notre région, n’a pas vu les choses venir sur les nouveaux modes de consommation et de production. On ne sortira pas des difficultés économiques actuelles avec de vieilles recettes, il faut continuer à mettre un maximum d’acteurs dans la direction de ce nouveau paradigme de Rev3. »

L’attachement aux limites planétaires est passé au second plan. Comment convaincre nos grands décideurs politiques que l’esprit de Rev3 devrait être mieux partagé ?

« La grande faille de la vie politique, c’est la dégradation accélérée du climat de l’opinion qui devient très pessimiste. Les maires arrivent encore à échapper, parfois, au phénomène de défiance et de distance avec la chose politique. Aujourd’hui, je ne vois plus dans les formations politiques des porteurs d’un grand projet, même chez les écologistes. Avant de désigner des candidats aux élections, il faudrait poser la question du projet global. Ce n’est pas qui, mais pourquoi ? L’économie circulaire est par exemple l’une des incarnations du monde nouveau, elle prône la nécessité de produire moins de matières neuves. Je dis oui à la sobriété mais je préfère le mot efficacité, plus parlant pour le monde économique. C’est la fin des gaspillages, l’essor du recyclage etc. Et on a fait des progrès ! »

Cela vaut-il pour la Région ? Est-elle à la hauteur des enjeux environnementaux ?

« Je ne suis pas juge de paix, j’ai du mal à répondre. Les approches entre Daniel Percheron (PS) et Xavier Bertrand, à droite, sont différentes. À la décharge de ce dernier, c’est lui qui a voulu la mission Rev3 avec un tandem chambre de commerce et Région, il ne faut pas l’oublier. Je ne dis pas que Xavier Bertrand a en tête une vision de ce que deviendrait la région dans 30 ou 40 ans, il est moins prospectiviste que ne pouvait l’être son prédécesseur socialiste. Il est plus sur l’immédiateté – certains peuvent dire le court terme – mais il a renouvelé la politique initiée sous Daniel Percheron qui était un historien, capable de se projeter sur du temps long. »

Mais que faire pour accélérer cette mutation voulue par Rev3 ?

« La vertu principale était d’abord de créer un état d’esprit, ce n’était pas de faire un grand plan figé. On a voulu tracer une perspective. C’est plus compliqué aujourd’hui d’essayer de transformer notre économie. Notre tort serait de trop institutionnaliser une démarche collective qui doit toucher tout le monde. Le World Forum n’est plus ce qu’il était non plus, il a pris d’autres angles d’attaque… Peut-être faudrait-il faire réémerger un certain nombre d’opérations exemplaires déclinées dans différents territoires pour les mettre en cohérence avec cet objectif de transformation économique. Ce qui se fait à Dunkerque ou à Fourmies est par exemple intéressant. On doit montrer davantage tout ce qui se passe, même si tout n’est pas parfait. Il faut communiquer. Comme à Fourmies, ville qui était en détresse, qui reste en grande difficulté sociale et qui essaie plutôt bien de changer son image, comme l’avait fait Jean-François Caron à Loos-en-Gohelle. »

Sur la méthode, la gouvernance, avons-nous encore une avance sur la transition écologique dans cette région ?

« Comment mettre fin à cette économie de l’obsolescence, déployer une économie plus circulaire ? On peut critiquer les insuffisances, c’est toujours facile, mais on peut aussi essayer de se trouver des objectifs communs. Quand Dunkerque avait candidaté (avec succès) pour être un territoire d’excellence, de grande ambition, l’Etat n’avait pas seulement écouté Patrice Vergriete, le maire et président de la communauté urbaine, mais j’y étais aussi, dans un esprit d’ouverture.

Aujourd’hui, d’autres territoires en France se positionnent avec une belle dynamique, je pense par exemple à l’Occitanie ou dans le Grand Est. On a été précurseurs mais on doit rester en tête du peloton, il faudrait remobiliser encore et encore. Y a-t-il dispersion des forces ? Frédéric Motte dirige aujourd’hui la mission Rev3 et il a dû se concentrer d’abord sur le conseil régional. C’était vraiment nécessaire, ça le reste, mais cela n’est peut-être pas toujours suffisant. »

Manque-t-il de moyens ?

« On ne peut pas tout ramener aux problèmes financiers. Si les moyens manquent, il faut trouver autre chose en ingénierie financière, pour aller chercher des ressources hors région, même si c’est souvent très compliqué. Le modèle régional ne s’est-il pas un peu estompé ? Je mets plus en avant les projets de territoires sur la démarche. La Région est porteuse d’une volonté globale, d’une perspective générale. Mais derrière il y a des acteurs sur le terrain. La Région donne des subventions mais ce sont les acteurs qui agissent concrètement, localement, avec des initiatives plus exemplaires que d’autres à mettre en valeur. »

Le prisme de Rev3 doit-il toujours être le fil conducteur des décisions régionales ?

« Absolument. C’est la mutation générale du monde économique, en fonction des aléas climatiques mais aussi numériques. J’en suis persuadé, on va arriver au bout des limites du capitalisme financier, il y aura forcément des ruptures, c’est une question de temps. Nous le disions dans les premiers World Forum et notre intuition n’était pas erronée. »