L’un des plus beaux acteurs de la filière bois régionale vit au rythme des évolutions capricieuses d’un marché à forte valeur environnementale depuis sa création à Roubaix il y a vingt et un an. Après de belles années, la société pilotée par Antoine Bisbrouck doit amortir un investissement conséquent dans un nouveau siège démonstrateur remarquable à La Madeleine. La relance s’organise sur fond d’exigences éthiques et de guerre des prix.
« Regardez, tous nos charpentiers travaillent sans robot de taille, ils savent tirer un trait, c’est la base de leur métier et ça, déjà, c’est une différence sur le niveau d’engagement. Un robot dans un atelier et un charpentier peut perdre son art du trait qui fait toute la valeur de son travail… » Chemise blanche ouverte, Antoine Bisbrouck est chez lui, comme sa sœur Charlotte, en charge de la communication. La déambulation prend son temps dans ce vaste atelier de 100 mètres de long, sous les deux ponts roulants de cette nef blonde de la découpe qui sent la sciure et le copeau d’épicéa, la concentration dans le travail et la décontraction du métier.
Plus de 5 M€ furent investis pour une prise de siège en décembre 2024 par les 32 salariés, charpentiers pour la plupart, d’une société créée à Roubaix en 2005 par Edouard, le grand frère Compagnon du Devoir, puis rapidement transférée à Saint-André pour confirmer un développement sur le marché relativement naissant du bois à l’époque dans les Hauts-de-France, avant enfin de rallier le Parc Linéo de La Madeleine, pour entrer réellement dans une troisième dimension.
La charpente du développement
Antoine Bisbrouck sait le dire, « Nous n’avons pas le monopole de la qualité mais nous revendiquons un état d’esprit bien marqué sur la transition écologique. » La marque de fabrique d’Edwood est établie – place à part dans la niche du bois régional. Nous écoutons la plaidoirie : aucun sinistre après les 500 chantiers depuis la création de l’entreprise, des relations particulièrement durables avec les architectes, principaux prescripteurs de chantiers, en particulier les plus jeunes qui s’installent, « en ayant besoin d’une entreprise solide pour les accompagner ». Et un cap maintenu sur les exigences tarifaires, référence faite notamment à l’explosion des prix du bois dans l’écume du Covid, + 250 % en 2021.
Quelle époque ! « Nous n’avons jamais voulu profiter de la situation en prenant de la marge supplémentaire sur la hausse des prix des matériaux, le dumping, ici, c’est non », affirme Antoine Bisbrouck. Sous pression. « La demande est très forte aujourd’hui, on fait des devis tout le temps, le téléphone n’arrête pas de sonner mais c’est la grande bagarre avec l’arrivée de nouveaux acteurs, souvent plus petits, qui tabassent vraiment très bas les prix, les font chuter depuis un an. »
Un marché de plus en plus concurrentiel
À vrai dire, le marché de la construction bois se segmente, les majors du bâtiment s’y engagent plus résolument (Vinci avec sa filiale Arbonis, désormais gros faiseur sur la construction bois, Eiffage, Bouygues, etc.) en allant chercher désormais les petits chantiers qui les intéressaient moins il y a encore peu d’années. Le cycle semble compliqué pour tout le monde aujourd’hui, même pour les plus gros aux surfaces financières plus confortables. « Le contexte est difficile, confirme Thomas Baudot, chargé du développement de la filière bois au sein de Fibois, l’association interprofessionnelle du secteur à Lille et Amiens. « Les financements publics sont plus rares, dit-il, le calendrier électoral a engendré des pauses dans les projets en attendant la mise en place de nouvelles équipes d’élus locaux et la concurrence est de plus en plus forte dans la construction bois. »
En contexte, la réglementation thermique RE2020 encourage le recours au bois de construction mais elle a renchéri le prix des bâtiments, confortant les lobbys colossaux du béton dans leurs revendications contre les solutions alternatives, confortant aussi la petite musique devenue obsédante de la primauté de la compétitivité des entreprises sur la performance environnementale par la réduction des gaz à effet de serre. « Le bois est pourtant compétitif selon les modèles constructifs, notamment dans les hauteurs R+2 à R+4, précise Thomas Baudot, il peut être économiquement très performant mais le marché est atone, stable ou en baisse depuis bientôt deux ans. »
La foi du charpentier
Reste donc à garder la foi. Chez Edwood, les prix peuvent être entre 15 et 20 % plus chers comme l’exigence de qualité est surélevée dans les cahiers des charges des dossiers techniques de projets. « Mais tempête en cours », rappelle Antoine Bisbrouck, fort de ses nombreuses références, un groupe scolaire à Marly, le pôle gare de Lens, le technicentre SNCF de Versailles, la salle de sport Saint-Sauveur, le Palais Rameau ou le musée d’Histoire naturelle à Lille…
Le changement de dimension avec un siège plus grand, plus confortable et surtout plus ouvert à tout un écosystème du bois apparaît aujourd’hui comme la réponse stratégique de l’entreprise à son niveau ralenti de croissance. Environ 6,5 M€ de chiffre d’affaires à Saint-André il y a encore deux ans, environ 4 M€ aujourd’hui à La Madeleine au terme d’un surinvestissement dans la construction et le déploiement du siège : tout semble parfaitement assumé. « Nous vivons une année d’amortissement, de gestion et de digestion des efforts réalisés pour mieux grandir », résume Antoine Bisbrouck.
S’ouvrir au monde du bois
Mieux grandir ? Edwood s’affiche au service de la filière. En installant l’association Le Chutier dans l’un de ses nouveaux bâtiments, permettant à Laurène Delloue, CAP d’ébéniste en poche, de récupérer les chutes de production de l’atelier en faveur du réemploi. Ou en louant des espaces de bureau à des acteurs de la transition, écologique ou énergétique, en faisant également de la place en location à des artisans ébénistes extérieurs.
Quelle sera la place, dans les années à venir, des belles PME de la construction bois comme Goudalle, BSM ou AMbois, entre les nouveaux discounters et les majors du bâtiment via leurs filiales dédiées ? Edwood tente une parade avec son nouvel espace démonstrateur : faire valoir un état d’esprit valorisable pour l’assurance d’un volant d’affaires de 10 M€ à moyenne échéance. Le pain est sur la planche.