La décarbonation du ciment rendrait un service insoupçonné à la lutte contre le réchauffement climatique. À Saint-Maximin, dans le sud de l’Oise, une toute nouvelle industrie monte en cadence avec la promesse d’une division par neuf des émissions de gaz à effet de serre. On le doit à NeoEco, référent régional de la valorisation matière : usine montée en moins de deux ans, technologie nouvelle à base d’argile recyclée pour un projet circulaire encore unique à l’échelon européen.

« Les objectifs de deux degrés maximum de réchauffement supplémentaires des Accords de Paris de 2015 seraient atteints si le ciment mondial était complètement décarboné », assure Christophe Deboffe, cofondateur de NeoEco, l’impérieux bureau d’études en impacts climatiques à Hallennes-lez-Haubourdin près de Lille et président de cette usine surgie l’an passé entre Senlis et la forêt de Chantilly, Oise, Hauts-de-France.

NeoEco est expert au nord de Paris de la valorisation des matières et matériaux, réemploi et recyclage, limitation des gisements. Après l’amiante, les pneus ou les batteries, ce créateur de contenus industriels circulaires a fait naître NeoCem, son entité offerte à la baisse massive du CO2 dans les ciments. Dix-huit mois de projet, à peine autant pour implanter son usine sur site, un temps record pour un enjeu cardinal, la division par neuf de l’empreinte carbone du ciment, une première européenne.

Les arguments béton

Ce ciment est le principal composant du béton et demeure à ce jour le matériau manufacturé le plus manipulé derrière l’eau et devant le pétrole à l’échelle mondiale, 6 milliards de m3 par an, près de 200 m3 à la seconde, 7 % à lui seul des émissions de gaz à effet de serre, un doublement ces vingt dernières années et d’après l’Agence internationale de l’énergie, une demande certifiée en hausse de 45 % d’ici à 2050.

On résume. Le ciment est une catastrophe pour le climat à cause de son clinker, un mélange d’argile et de calcaire. Ce clinker est le principal composant du béton final formé, quant à lui, d’eau, de sable, de gravier et donc de ce ciment qui fait office de colle ou de liant de tous les éléments. Un clinker extrêmement énergivore (1 450 °C) et dont la transformation chimique du carbonate de calcium en oxyde de calcium reste un procédé extrêmement émissif. Ensemble, cuisson et chimie relâchent 860 kilos de carbone pour une tonne de ciment produite en moyenne mondiale (530 kilos pour le seul clinker).

Les parades cimentières

 Les cimentiers, gros émetteurs, doivent réagir aux injonctions réglementaires d’une décarbonation indispensable de leur industrie. Mais comment faire ? Ils peuvent d’abord remplacer le clinker par des laitiers, ces déchets des hauts-fourneaux sidérurgiques. En cela, l’explosion du béton armé dans les années 70 aura permis aux cimentiers de s’entendre avec les sidérurgistes, les autres plus gros émetteurs industriels de CO2 (CO2). Bétons et aciers, la belle affaire pour le climat ! Les bonnes affaires pour les entreprises !

Mais ils peuvent aussi choisir de décarboner le clinker à la base, en broyant finement le calcaire, ce « filler calcaire » par exemple utilisé par Ecocem à Dunkerque, qui permet de réduire de 70 % la production de CO2par rapport à la moyenne nationale.

Les solutions existent, avec la toute nouvelle du genre, encore plus poussée et dont l’avantage est de servir un business model proprement circulaire. L’idée générale de NeoCem est de faire baisser directement la part de clinker dans la fabrication du béton. Comment le remplacer ? « Nous utilisons de l’argile usagée, sortie de chantiers locaux, nous la chauffons à 750 °C pendant cinq secondes, cette argile flash calcinée forme un liant cimentier extrêmement performant et surtout record dans ses émissions de CO2 », résume Christophe Deboffe, président de cette nouvelle société aux actionnaires tous issus de notre région (fonds Finorpa, Rev3 Capital géré par Nord Capital, Nord Financement Amorçage et Carrières du Boulonnais).

La promesse très bas carbone

 La formulation finale propose ainsi 50 % de clinker au grand maximum, mais 35 % d’argile recyclée et 15 % de filler calcaire bas carbone. « L’argile vient par exemple du chantier du Grand Paris express et bientôt du méga-chantier du canal Seine-Nord, on pourrait donc construire le canal avec ses propres déblais, c’est un peu dingue ! », s’enthousiasme Christophe Deboffe. Au final, NeoCem promet moins de 95 kilos de CO2 par tonne de ciment produite, neuf fois moins qu’un ciment traditionnel à 850 kilos de CO2.

Le site de Saint-Maximin emploie déjà une vingtaine de salariés, la production a commencé en septembre, les premières livraisons en novembre avec une montée actuelle en cadence pour tenter l’objectif des 100 000 tonnes annuelles et d’une quinzaine de millions d’euros de volume d’affaires dès 2028. Tenter ? NeoCem, comme d’autres acteurs bas carbone du marché, participe à de nombreuses réunions du comité normatif de France Ciment, bras armé d’une filière pilotée par les quatre grands cimentiers français (Lafarge devenu Holcim, Calcia, Eqiom et Vicat), lesquels tardent à reconnaître la possibilité de faire de l’argile calcinée un liant de substitution.

Fleurets mouchetés dans la filière

« Nous sommes en attente de cette norme spécifique pour pouvoir élargir notre marché », plaide Christophe Deboffe, le site ne pouvant adresser pour l’heure que celui des bétons non structurels, ceux des traitements de sols, des sous-couches routières, des bétons non normés (bordures, coulis, etc.). Ces applications offrent heureusement un potentiel déjà considérable en attendant la reconnaissance normative de l’argile calcinée pour les bétons de structure.  Pas de quoi se décourager, donc. NeoCem a déjà engagé plus de 30 M€ depuis le lancement de la R&D en 2017 et la proche perspective d’ouvrir son capital à un partenaire financier d’envergure lui permettrait d’atteindre une dimension nationale au-delà des gisements actuels volontairement fixés en Hauts-de-France et en région parisienne.

« Le marché est fermé depuis quarante ans, ajoute son président. Tout le monde veut de l’innovation mais personne ne veut innover en premier. » Les atermoiements des grands cimentiers se justifieraient par des risques de baisse de rendements financiers à court terme avec des solutions alternatives comme celles de NéoCem, nouvel acteur du ciment décarboné.

Les grands s’engagent, merci aux petits

 Pour quel avantage ? Le vent réglementaire lui sera de plus en plus favorable, à lui comme aux autres acteurs bas carbone, en premier lieu au plan européen. Et jusqu’en France : l’ONG  Réseau Action Climat (RAC) le rappelle, la production de ciment pèse à elle seule 13 % des émissions de gaz à effet de serre de l’ensemble des secteurs industriels. En réponse politique, les cimentiers se sont engagés à réduire de 45 % leurs émissions carbonées dès 2030 et de 50 % en 2032 par rapport à 2015.

L’avenir de ce diable de ciment semble ainsi en voie express d’évangélisation. Christophe Deboffe est (avec son partenaire Ecocem) le seul acteur nordiste à avoir signé un manifeste des entrepreneurs bas carbone à l’échelle nationale. « La décarbonation est la condition de la survie industrielle et de l’autonomie stratégique européenne », vient plaider ce collectif dans Le Monde. Pour lui, la réaction pro-climat de l’ensemble des filières doit être le ciment d’une nouvelle mobilisation, encore lente à faire système pour transformer réellement notre économie.