L’éco Dynamo reprend pour vous et en exclusivité les termes exacts du contenu de la feuille de route du conseil régional Hauts-de-France, travail présenté par André Dupon en 2025 et qui servit de base à une délibération votée le 20 novembre 2025 pour lancer le premier plan régional sur l’industrie circulaire.
Une mine d’informations issues des informations remontées par de nombreux experts interrogés pour la feuille de route, ce qui permit d’énoncer la quatrième des sept propositions finalement retenues dans le plan : l’industrialisation du tri et du recyclage-réemploi des produits et matériaux de la construction et du bâtiment, avec en point d’orgue, la création de dix grandes plateformes. Passage en revue du contexte global et propre à notre région, des enjeux de marchés et des projets de ses principaux acteurs.
« Après avoir échangé avec de nombreux acteurs régionaux du bâtiment et de la construction, la mission propose la création de dix plateformes de taille critique sur la période 2025- 2027, couvrant l’ensemble du territoire des Hauts de France, intégrant toute la chaîne de valeur : curage, dépose soignée et collecte, massification des gisements, tri et dépollution, réemploi des matériaux de construction, mise en place de canaux de ventes aux entreprises et particuliers, matériauthèques.
Ces nouvelles plateformes de grande dimension assureront donc la transformation et la remise en état, le stockage temporaire de matériaux du bâtiment pour récupérer ceux-ci, les trier, les requalifier, afin de les réinjecter dans d’autres programmes. Elles pourront se décliner en centres de regroupement primaire et secondaire, disposer d’implants plus techniques pour les déchets spécifiques, privilégier pour leurs exutoires les entreprises spécialisées présentes en Région.
Certaines viennent de voir le jour et vont se développer, d’autres sont à créer, notamment dans les « zones blanches » : Somme, Aisne, Oise.
Les objectifs sont la massification des gisements multi-exutoires (il existe beaucoup d’initiatives locales mais dispersées et sans potentiel de changement d’échelle et de rentabilité), de même que le développement du maillage territorial, sur l’ensemble des Hauts de France, des installations de collecte, de tri et de préparation au plus près des chantiers générateurs de déchets et de ceux susceptibles de les valoriser.
Il est proposé de développer plusieurs modèles de plateformes, au principal :
- Le réemploi in situ : sur de grosses opérations, déconstruire sur place et réemployer ce qui peut l’être.
- La mise en réseau digitale entre immeubles et chantiers : l’exemple de l’application REUTIl qui met en contact générateurs de PMCB et utilisateurs/acheteurs.
- La création de plateformes de réemploi pour les matériaux ne pouvant être réutilisés immédiatement.
Pour celles-ci, nous avons pré-identifié des territoires d’implantation, étroitement liés aux collectivités (EPCI) et Syndicats de déchets de même que des opérateurs-exploitants susceptibles de s’allier pour couvrir l’ensemble de la chaîne de valeurs. L’enjeu foncier sera déterminant, s’agissant de trouver des sites hors ZAN de 4 à 10 hectares chacun.
Les perspectives d’implantations : Château-Thierry et Chauny-Tergnier dans l’Aisne, Beauvais et Villers Saint Paul dans l’Oise, Montdidier et Roye dans la Somme, ECI dans la Métropole Lilloise (Roubaix), Saint Pol sur Ternoise, Boulogne sur Mer dans le Pas de Calais, Maubeuge- Louvroil-Hautmont, Cambrai (ancien site Patatam) dans le Nord.
Ces plateformes associeront prioritairement les initiatives existantes à fort potentiel en agrégeant leurs savoir-faire souvent spécialisés sur une ou plusieurs fractions de matériaux et leur proposant d’embarquer des boucles complètes.
La REP Bâtiment est un mécanisme récent au sein du secteur de la construction de bâtiments. Elle tarde à se mettre en place et dans cette phase préalable à sa montée en puissance le mécontentement des entreprises est forcément perceptible.
Aussi un accord-cadre régional doit être mis en place avec les éco-organismes en charge de la filière, dont la montée en puissance et les moyens financiers sont un atout déterminant. 11 plateformes logistiques de réemploi sont actuellement soutenues en France, avec l’objectif de réemployer 26 000 tonnes de matériaux.
L’unification des bonnes pratiques de réemploi des matériaux (caractérisation, préconisations sur la dépose soignée, remise en état et reconditionnement) et l’unification de leur offre sont une condition majeure du passage à l’échelle et de la maturité économique de cette nouvelle filière. Il existe de nombreuses méthodologies disponibles, mais encore peu usitées, conçues par Néo-Eco, SPIROU…
Le contexte
Le secteur du BTP en France génère chaque année 213 millions de tonnes de déchets dont 45 millions de tonnes de PMCB, ce qui en fait le plus gros producteur de déchets.
En Hauts-de-France il représente environ 15 % de la production de déchets du BTP, soit 32 millions de tonnes par an en région (à titre de comparaison, chaque année, environ 30 millions de tonnes de déchets ménagers sont produits). 65% proviennent de la démolition, 28 % de la réhabilitation et 7 % de la construction neuve. Beaucoup de chantiers de déconstruction et de réhabilitation sont issus du Programme National de Renouvellement Urbain (PNRU) pour les Hauts de France et de la commande publique mobilisée par les collectivités locales.
Le réemploi, la réutilisation et le recyclage des produits, matériaux et déchets issus de la déconstruction rencontrent en Région une difficulté dans leur développement en raison de la faible présence de plateformes de préparation et de mise en relation de ces ressources et l’organisation logistique que cela représente en matière de stockage et de transport.
Le cadre législatif s’est sensiblement renforcé récemment avec la mise en place de la REP (responsabilité élargie du producteur) Bâtiment, déclinée par plusieurs éco-organismes (VALOBAT/VALDELIA/ECOMAISON/ECOMINERO) et un organisme coordonnateur, l’OCA Bâtiment. Une quarantaine de millions de tonnes de déchets doivent être gérées chaque année. Ces éco-organismes ont aussi un rôle à jouer en matière de réemploi, devant porter le taux de 1 % à au moins 5 % d’ici à 2028, l’objectif étant de 2 % pour 2024.
Cette nouvelle filière est clé pour contribuer à décarboner le secteur. L’ADEME estime à 1 % actuellement le taux de réemploi ou de réutilisation d’un matériau ou d’un produit du bâtiment pour un usage identique à celui pour lequel il a été conçu : le potentiel est donc considérable.
Le sujet est d’autant plus d’actualité que la réglementation environnementale s’appliquant à la construction neuve, la RE 2020, impose un nouvel abaissement du plafond des émissions de CO2 en 2025. Et des projets actuellement à l’étude intègrent déjà les contraintes plus sévères sur 2028-2030.
L’enjeu est aussi l’éco-circularité dans le bâtiment qui vise à réutiliser les matériaux issus de démolitions dans de nouveaux ouvrages (travailler l’écoefficacité des bâtiments tertiaires et résidentiels (isolation, récupération de l’énergie…) et accompagner l’émergence de champions industriels de la rénovation hors-site pour massifier cette dernière, en développant notamment les filières des matériaux biosourcés déjà émergentes ou à fort potentiel.
L’AFNOR a été la cheville ouvrière de trois premières normes interconnectées entre elles sur l’économie circulaire ISO 59004, 59010 et 59020).
Le réseau des Cellules Économiques Régionales pour la Construction (CERC) est constitué de 16 observatoires régionaux regroupés autour d’un GIE et sous forme associative. La CERC permet de mesurer, d’anticiper les enjeux de la filière construction. Elle met à disposition différents travaux de conjoncture, analyses et observatoires sur la filière construction, et des matériaux de construction. C’est un lieu de concertation et d’échanges entre les administrations régionales, les collectivités et l’ensemble des professionnels de l’acte de construire.
Certes l’équation économique demeure délicate à court terme pour la filière de réemploi des matériaux de construction et seule une taille critique évaluée à 40 000 tonnes par an et par plateforme garantira le modèle économique. A ce stade, avec le réemploi, on est plutôt dans une logique RSE d’inclusion sociale et dans une logique de décarbonation que dans une réalité économique. Mais inéluctablement sous double contrainte de la réglementation et de l’arrivée de nombreux acteurs, cette filière va changer d’échelle dans les prochaines années et atteindre sa rentabilité.
Outre l’amélioration du modèle économique, la bataille du réemploi se joue aussi dans son acceptation par les clients finaux, car les éventuels propriétaires peuvent manifester leur réticence.L’équilibre économique passera par des flux plus massifs et une sécurisation juridique de la filière. Le modèle économique du réemploi est en construction. Il s’agit de faire se rencontrer efficacement l’offre et la demande de produits et matériaux à réemployer pour créer le couple produits-marchés.
Car le réemploi constitue une véritable chaîne avec ses maillons et ses coûts : déconstruction, transport, reconditionnement, stockage, standardisation par matériaux. Et il faut pouvoir répondre à la demande, tant sur la qualité que sur la quantité.
Plusieurs initiatives inspirantes se développent en Hauts de France, sur lesquelles la Mission propose de s’appuyer pour accompagner de nouvelles plateformes (liste non exhaustive) :
- CYNEO, filiale de BOUYGUES Construction, va ouvrir un deuxième centre à la fois show-room et de reconditionnement à CARVIN, un an après un premier site pilote à Vitry- sur-Seine (Val de Marne), qui est un succès. Cyneo s’apprête aussi à ouvrir un centre technique à Nantes.
- RAMERY accélère ses activités en massifiant les gisements professionnels sur ses sites de grande surface : bois, déchets inertes…
- ECI, avec RABOT-DUTILLEUL, NEO ECO et VITAMINE T, en cours de création opérationnelle, est une plateforme physique de réemploi de matériaux de construction.
- VALDEAU’MAT, centre de valorisation de déchets inertes à la Chapelle d’Armentières, a inauguré son site en septembre dernier sur une surface de 5 000 m2. Ce dernier est opérationnel depuis avril 2024 : projet de 400 000 tonnes/an dont 300 000 tonnes de granulats et sable recyclés, avec des procédés innovants et un exemple de massification à mailler sur tous les territoires.
- LEMAÎTRE Réemploi valorise les matériaux de construction usagés pour les réutiliser dans de nouveaux bâtiments. Il vient de poser la première pierre symbolique de son nouveau chantier à Abbeville, un bâtiment totem-showroom de 5 000 m2, construit à partir de 75% de matériaux de réemploi.
- EIFFAGE développe en interne sur ses chantiers des solutions dont une application digitale afin de faire circuler entre ses équipes, d’un chantier à l’autre, l’information sur les gisements de matériaux.
- La META, groupement d’intérêts économiques ayant pour membres Vilogia SA HLM et Lille Métropole Habitat, bailleurs sociaux importants dans le cadre du NPNRU (Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain), développe des activités de déconstruction de ses logements en rénovation à grande échelle, en faisant appel à des prestataires (démolisseurs, curage et dépose soignée, pilotage des déchets). Une massification des flux (350 000 tonnes de matériaux sur 10 ans et une mutualisation logistique et temporelle des opérations) est en cours.
- REEMPRO, basée à Ronchin et Bruxelles, est une plateforme de réemploi de matériaux du bâtiment et de mobilier en développement.
- Plus généralement, depuis plusieurs années, de nombreuses PME régionales développent des procédés industriels innovants qui visent à extraire les granulats des déblais terreux pour fabriquer du béton recyclé utilisé dans la construction de nouveaux bâtiments, extraire le verre plat issu du démantèlement des menuiseries en fin de vie afin d’augmenter la fabrication de verre plat recyclé en région et extraire le PVC.
- D’autres initiatives régionales mono-produits : Textifloor pour les moquettes, Cegelec Nord Grands projets pour les câbles électriques. Le développement de ces process spécifiques sur un produit particuliers est duplicable au sein de plateformes régionales pour la massification.
Et ailleurs en France :
- Premys, l’un des spécialistes de la déconstruction des bâtiments, a vu ses volumes gonfler en un an : la filiale de Colas (groupe Bouygues) a déjà récupéré et commercialisé 2 000 tonnes de matériaux et matériels à fin septembre (+89 % sur un an).
- La jeune pousse Cycle Up, étend aussi son réseau de reconditionnement de certains matériaux. Après Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis) l’an dernier, la TPE dispose, depuis quelques mois, d’un deuxième atelier en région lyonnaise et prépare le troisième pour 2025, entre Rennes et Bordeaux. L’activité explose : cette année, auront été notamment commercialisés 3 500 à 4 000 produits sanitaires – cuvettes, vasques, receveurs de douche…, contre 500 en 2023. Cycle Up s’étoffe aussi à Noisy-le-Sec (reconditionnement d’équipements électriques, luminaires…) et noue des relations avec la distribution spécialisée, comme avec Cedeo (le réseau de Saint-Gobain pour le sanitaire et le génie climatique). Leur partenariat, qui porte sur des cuvettes WC reconditionnées, a déjà été testé en Ile-de-France et va bientôt s’étendre au nord de la France et à la Normandie.
- Articonnex dans le grand Ouest, avec un réseau de distribution de matériaux de la seconde chance (market place en ligne et 5 plateformes physiques).
- Mobius (France entière) sur le réemploi de dalles de faux planchers techniques.
- Orak (France entière) sur l’entretien et le réemploi des moquettes.
- Proclus sur les appareils électriques du bâtiment.
Les enjeux techniques
La hiérarchie des modes de traitement est la suivante (source NeoEco) :
1 PRÉVENTION
Éviter l’extraction de matières premières naturelles en minimisant la création de déchets dès le départ : conception durable, réduction de la consommation des ressources, allongement de la durée de vie.
2 RÉEMPLOI
Donner une seconde vie aux produits pour le même usage auquel ils étaient destinés. Par exemple réutiliser des sanitaires, de la moquette ou des briques en tant que tels dans de nouveaux projets de construction.
3 RÉUTILISATION
Utiliser des produits en les détournant de leur usage initial pour de nouvelles applications.
4 RECYCLAGE
Transformer les déchets en nouvelles matières et nouveaux produits : débris de béton en granulats, déchets organiques en compost.
5 VALORISATION ÉNERGÉTIQUE
Utiliser les déchets pour produire de la chaleur ou de l’énergie : méthanisation pour biogaz, CSR (combustible solide de récupération).
6 ÉLIMINATION
Dernier recours, mise en décharge ou incinération sans récupération d’énergie.
Lors de la rénovation ou la démolition d’un bâtiment :
- Certains déchets doivent être envoyés en filières spécifiques agréées (amiante, DEEE, lampes…).
- Certains déchets peuvent être recyclés (fraisât d’enrobés, laitiers sidérurgiques…).
- Certains déchets peuvent être valorisés autrement (en remblais de carrières, en sous couche routière, merlon phonique…).
- Certains sont envoyés dans des installations de stockage en fonction de leur dangerosité (déchets inertes, déchets non dangereux non inertes ou déchets dangereux).
Les enjeux pour améliorer les filières de traitement sont :
- Le tri à la source des déchets pour les orienter vers la filière la plus adaptée : inertes, bois, métaux, plâtre, plastiques, laine de roche, laine de verre, menuiseries vitrées…
- La valorisation et le recyclage des déchets inertes du bâtiment et travaux publics.
- Le recyclage des déchets de plâtre.
- Le recyclage du verre plat de déconstruction et de rénovation.
- La valorisation des familles de matériaux suivantes :
- Menuiseries, portes, planchers techniques, cloisons, gravats.• Électricité : chemin de câbles, câblages CF, disjoncteur, luminaires.• Plomberie CVC : gaines de ventilation, bouches, sanitaires, vasques, urinoirs BECS. • Bois : bois plein, bois LC, métal (voire béton), IPN, IPE, profil U.• Briques : sous réserve d’une R&D à approfondir.
- Le recyclage des bétons :• Déconstruction après curage et désamiantage éventuel.• Broyage et déferraillage : les bétons sont broyés pour réduire les blocs à une granulométrie de 500 mm.• Concassage et criblage pour séparer les granulats.• Les matériaux concassés sont utilisés sur site ou dans la fabrication de béton et travaux routiers.
Plusieurs modèles de plateformes à créer/développer :
- Chez les bailleurs sociaux qui ont de nouvelles obligations en matière de démolition et de rénovation, notamment la réalisation d’un diagnostic PEMD (Produits, Équipements, Matériaux, Déchets) dès 1000 m2 de surface de plancher (équivalent à environ 15 logements). Il existe une plateforme performante de mise en relation et d’accompagnement des bailleurs, PIREE, à l’initiative d’Upcycléa (promoteur du bâtiment circulaire). Sur la base d’algorithmes, les gisements de matériaux sont répertoriés et classés, les besoins en produits de réemploi identifiés, les offres et écosystèmes de réemploi organisés, les indicateurs environnementaux systématisés.
- Chez les aménageurs-constructeurs sur des opérations de grande ampleur : plateformes éphémères.
- Auprès des syndicats de déchets et des déchetteries professionnelles (artisans/PME/ PMI…).
- Le retraitement des matériaux issus du creusement du Canal Seine-Nord est aussi une belle opportunité. »