rLe pôle de compétitivité lensois Team2 soutient la création inédite d’une plateforme d’offre et de demande de métaux stratégiques en Europe. Une marketplace de trading portée par Vincent Donnen pour CDMR, la Compagnie des métaux Rares basée à Genève, avec l’ambition de proposer des flux de métaux recyclés aux industriels et des stocks stratégiques tampons aux gouvernements. Diablement urgent pour ne plus dépendre des Chinois !

Dans quel contexte sommes-nous sur les métaux stratégiques recyclables ?

« Il y a beaucoup de changement dans le monde des métaux avec des tensions accrues, des chantages géopolitiques et une militarisation des métaux. La Chine peut bloquer l’exportation de métaux des pays occidentaux afin de privilégier son industrie de défense, on a donc un vrai problème avec nos sources d’approvisionnement. L’autre grand sujet de tensions est lié à l’explosion des besoins de métaux pour la décarbonation, c’est en même temps un enjeu colossal sur l’extraction et le raffinage, sans oublier la dimension réglementaire européenne avec le CMR Act qui dit que 25 % des métaux critiques utilisés dans l’Union devront provenir du recyclage d’ici à 2030.

Il va donc falloir mettre un gros coup d’accélérateur sur le recyclage qui est à l’heure actuelle à presque rien. On a les métaux de base qui peuvent être recyclés mais ils ne le sont pas forcément en Europe, on les exporte souvent pour qu’ils soient retraités en Turquie ou en Chine. Pour les plus petits métaux de l’électronique, on ne les recycle pas ou trop peu. On doit recycler l’or, l’argent mais pour le reste on n’est nulle part, sauf pour le plomb, très bien recyclé à cause de sa nocivité, on ne l’utilise que dans les batteries avec des boucles fermées de recyclage. Quant au cuivre, on a un effet dispersif important avec des usages comme la bouillie bordelaise, pas récupérable ou comme les réseaux de télécoms, RTE ou du bâtiment enfermé dans des murs pendant cinquante ans, là aussi souvent pas récupérable. »

Comment expliquer un tel désintérêt pour les métaux recyclés ?

« Jusqu’à présent, à part pour quelques rares acteurs comme dans le luxe, orienté B to C, les entreprises se fichaient pas mal d’avoir des métaux recyclés plutôt que primaires. Elles n’étaient surtout pas prêtes à payer une prime pour ça. Mais avec le CMR Act, on aura un taux minimal de recyclage et un taux minimal de réincorporation (pour 100 kilos de métaux à produire, on devra par exemple réintroduire 25 kilos de métaux recyclés). On aura donc une forte hausse de la demande de métaux recyclés dans les années à venir et les industriels n’auront plus le choix.

Ils vont devoir passer à la caisse et si le prix des métaux recyclés est plus élevé que celui des métaux primaires (issus de la mine), ils devront malgré tout les acheter, avec un découplage des prix entre ces deux formules, recyclée et primaire. Il y aura sans doute beaucoup de gens qui vont essayer de magouiller un peu, en vendant du primaire au prix du recyclé, mais la tendance au recyclé sera bien là. »

Les pouvoirs publics en France ou en Europe auront-ils un rôle à jouer ?

« L’Union européenne met en place des flux d’aides importants comme avec le fonds de transition Juste mais la compétitivité du recyclage dépendra surtout des technologies industrielles. Et ces solutions techniques dépendent des entreprises, pas de la Commission. Mais pour le moment on n’y est pas, même si certains acteurs font des pas de géant sur le recyclage des métaux. Je pense par exemple à Mecaware à Béthune avec des solutions extrêmement compétitives et innovantes, ou à des startups qui inventent des membranes capables de mieux séparer les métaux pour mieux les recycler ensuite.

Jusque dans les années 90 on ne pensait qu’aux métaux de base, on avait donc une industrie tournée vers eux avec la pyrométallurgie, du gros truc bourrin et cela fonctionnait. Mais désormais on peut passer à des traitements sur seulement quelques milliers de tonnes maximum, on n’est plus sur la même échelle de volumes, donc sur la même métallurgie. En Nouvelle-Calédonie, on voulait du nickel en masse, utilisable dans les aciers. Mais si demain vous dites qu’il faut récupérer aussi le cobalt, la pyrométallurgie ne marche pas, il faut mettre de l’hydrométallurgie avec des process différents, en ajoutant des acides, etc. pour aller chercher les deux métaux séparément.

Il faut donc recalibrer entièrement la métallurgie européenne pour pouvoir extraire des métaux dont on n’avait pas grand-chose à faire il y a encore quelques années. Dans le Nord vous avez le zinc de Nyrstar (à Auby), qui contient aussi des métaux très précieux comme l’indium et le germanium (on est dépendant de la Chine, pour la fibre optique, la visée nocturne, les capteurs infrarouge pour la Défense, etc.). »

Pensez-vous que le marché du recyclage des métaux stratégiques est en train de basculer favorablement ?

« L’effort actuel en R&D est très important et je suis assez optimiste sur ce point. Le marché est en train de s’organiser avec beaucoup de startups aux process innovants pour aller extraire des métaux critiques. On a un contexte réglementaire de plus en plus favorable à la récupération mais les industriels arriveront-ils à trouver tous ces métaux ? L’enjeu de la traçabilité est ici fondamental pour éviter les margoulins, les industriels doivent être certains de bien acheter des métaux réellement recyclés. Le projet InfiniMétal permettrait d’accompagner toute cette externalisation de l’approvisionnement, avec ses dimensions administratives et logistiques. »

Comment définir simplement InfiniMétal ?

« C’est comme une marketplace, portée par CDMR, ma société genevoise, au siège lensois du pôle de compétitivité Team2 sur l’économie circulaire par l’innovation. Nous avançons en mode projet collaboratif, au service d’une plus grande résilience de l’ensemble de l’écosystème de la récupération des métaux stratégiques. La France et l’Europe pourront répondre si la Chine casse demain les prix sur certains métaux, si la demande industrielle en Europe et en France baisse.

L’enjeu de cette marketplace est de pouvoir aider les startups ou acteurs économiques du recyclage à externaliser leurs exutoires. Elle pourra les commercialiser à leur place, leur permettant de se focaliser sur le fonctionnement de leurs process, sur leurs technologies et leur compétitivité prix. À nous de brancher les flux et de les mettre à disposition des industriels, à nous de mettre en contact les acheteurs et les vendeurs de métaux pour fluidifier les marchés au maximum, donc avec un prix le plus transparent possible. »

Avez-vous un exemple servant à illustrer votre stratégie ?

« Prenons Mecaware et son nouveau site de recyclage des batteries à Béthune, qui a besoin de matériaux recyclés pour pouvoir travailler. C’est l’idée de notre plateforme avec deux boucles : des déchets vers des recycleurs et des recycleurs vers les industriels et consommateurs finaux. La marketplace concernerait ces deux types de produits, d’une part des déchets métalliques, d’autre part les métaux recyclés. La plateforme doit pouvoir en proposer. De nombreux gisements sont one shot, ponctuels, pas durables dans le temps. La plateforme sera capable de les intégrer dans des flux pour trouver les meilleurs exutoires en termes de recyclage car on va parler à beaucoup de personnes. »

L’idée est donc de sécuriser les sources d’approvisionnement pour les industriels…

« Oui. Avec une centralisation possible des flux de déchets pour apporter des solutions économiquement viables. Par exemple, si vous voulez recycler un flux de déchets qui nécessite un broyage très spécifique ou si vous ne pouvez pas investir trop d’argent dans des installations plus grandes pour traiter un flux particulier, on peut favoriser la concentration de matériels de broyage, de séparation, etc., pour également stocker des déchets en mode tampon afin d’atteindre des masses critiques de métaux recyclés.

En France, cette plateforme telle que nous la proposons n’existe pas, ni en Europe d’ailleurs sous cette forme. Le problème en France est la faiblesse extrême de son secteur industriel, très parcellaire. Mais malgré tout, le nord de la France et la Lorraine restent des zones survivantes de l’industrie métallurgique. »

Ce qui pose par extension la question des stocks stratégiques de métaux critiques. L’Etat ne peut-il pas soutenir votre projet ?

« Je parle souvent d’un stock stratégique tampon pour soutenir l’industrie émergente du recyclage de métaux. J’ai vraiment été le premier en France à avancer sur cet enjeu, avec le BRGM, face aux risques géopolitiques majeurs et aux pertes potentielles de souveraineté industrielle. Pendant longtemps, l’Etat était omniscient mais impuissant pour trouver les moyens financiers de sa souveraineté. Je me suis heurté à beaucoup de murs avec des gens dans les ministères et chez des industriels qui ne se sentaient pas concernés, on ne va pas se mentir.

Les gros industriels français n’en ont rien à faire car leurs actionnaires sont très souvent étrangers et focalisés sur les dividendes. Et il n’y a pas d’aléa moral car en cas de crise sur les métaux, ils feront du chômage partiel et réclameront des aides à l’Etat. Donc pourquoi faire des stocks stratégiques quand il suffira de pleurer au bon moment ? Le CEO d’un groupe a très souvent un fixe très élevé et un variable sous forme de stock-options infiniment plus élevé. Ce qui compte pour lui c’est donc être dans la course, donc pouvoir s’alléger si besoin, être asset light comme ils disent. Et la résilience, on verra quand il y aura une crise, pas avant… »

On a pourtant l’impression que la situation commence à évoluer ?

« Alors juste un peu. L’observatoire français des métaux stratégiques permet d’avancer, comme il y a une vraie conscience des enjeux au niveau des Armées. Mais dans les autres ministères, c’est terrifiant, on ne sait même plus comment faire ! Ils sont dans le déni, dans un monde parallèle. Ils ne comprenaient même pas les récents blocages d’exportations de métaux par la Chine. Pendant ce temps, la plateforme française de l’automobile (PFA) est en stress parce qu’on manque encore d’aimants pour les moteurs électriques par exemple et la Chine est en train de nous serrer complètement. Les constructeurs automobiles ont fait des erreurs stratégiques en confiant à leurs prestataires la charge des stocks de métaux.

Résultat, ce sont les Chinois qui ont la main. En fait, le vrai fleuron national qui reste, avec la Défense, c’est l’Aérospatiale, deux secteurs d’ailleurs très impliqués : Airbus, Safran, Thalès, Dassault ont le cash, la vraie puissance industrielle. C’est par eux que cela peut bouger mais cela ne suffira pas, nous sommes en train de rallier d’autres acteurs. C’est en cours… »

Notre pôle de compétitivité en économie circulaire travaille-t-il avec vous sur ce sujet des stocks tampons ?

« Team2 n’est pas dans la boucle des stocks stratégiques, c’est un projet différent que j’ai appelé le French Met’ en faveur d’une marketplace plus spécifique, en emmenant l’observatoire des métaux stratégiques, des industriels, les ministères. Avec Team2, nous sommes plutôt sur InfiniMétal. Le pôle nous accompagne sur la mise en relation, sur l’instruction des dossiers de financement, les études de faisabilité. Pour aller plus loin nous devrons avoir des partenaires industriels vraiment engagés, avec des flux entrants sécurisés pour la plateforme. Car je dois compter sur un écosystème garantissant les flux, c’est le point d’attente pour le moment. »

Est-il trop tard pour constituer ces stocks stratégiques européens ?

« On a laissé la Chine nous démolir industriellement avec une montée en puissance effarante au plan militaire. Réussir à optimiser les flux de métaux et de recyclage c’est fondamental, comme un enjeu critique de souveraineté, bien au-delà d’un trip entrepreneurial. Le CMR Act est le fruit d’une prise de conscience très, trop tardive. Mais au moins on se dirige enfin vers une Europe souveraine dans ses sources d’approvisionnement de matières, dont bien sûr les métaux critiques, c’est la grande direction à prendre.

Mais attention, on ne pourra pas préserver une industrie de Défense si on n’a pas les autres industries (électronique, semi-conducteurs, etc.). Et l’industrie civile ne pourra tenir que si on a des métaux. Donc trois solutions s’offrent à nous. On achète à l’étranger mais les conflits sont de plus en plus importants avec des risques de pertes de gisements comme pour l’uranium au Niger ; on peut réouvrir les mines sur le sol européen mais c’est difficile à faire accepter ; on peut enfin rendre le recyclage possible pour ne pas gaspiller les stocks disponibles de métaux : c’est le rôle de la plateforme de flux d’InfiniMétal. »

Mais par quoi faut-il commencer ?

« Par exemple, un quart des voitures européennes finissent en Afrique du Nord. Demain, si l’on veut récupérer les métaux, on devra revoir nos politiques d’exportation et les gisements peuvent évoluer très fortement, comme les paramètres. Je pense aussi au taux de réutilisation des batteries en fin de vie. On ne va pas investir massivement dans des usines de recyclage de batteries alors que pour le moment on n’a presque pas de Zoé, premier véhicule électrique de masse à recycler. Le flux est nul pour l’instant. On doit attendre dix à quinze ans avant d’avoir des flux significatifs à recycler. Nous sommes dans une phase de préparation, sans parler des chimies qui changent, au profit des LFP (lithium) qui prennent beaucoup de parts de marché contre les NMC (nickel, manganèse, cobalt). On pourra donc avoir une masse de batteries NMC à recycler pendant dix ans (avec l’appoint des téléphones, trottinettes, perceuses, etc.), jusqu’à extinction des flux parce que les LFP les auront remplacées.

Avoir une plateforme comme InfiniMétal permettrait d’identifier, par les transactions, les volumes de flux, leurs marchés, leurs composants, etc. Il faudra qu’elle puisse générer de la valeur ajoutée pour être acceptée par les industriels. »

Qui seraient les clients naturels d’InfiniMétal ?

« Il y a trois types d’acteurs pour utiliser InfiniMétal. D’abord les séparateurs de métaux comme les grands groupes de type Veolia, Suez ou Derichebourg mais il faudra les convaincre. Ensuite des acteurs comme Envie2E à Lesquin qui pourrait externaliser ses ventes, passer par la plateforme pour vendre ses métaux recyclés. Enfin, quand on aura les flux de métaux à recycler, de fait, les industriels comme Mecaware seront très heureux d’aller sur la plateforme pour les acheter.

Mais il faut d’abord des flux pour pouvoir construire tout le reste. Avec des choses vraiment intéressantes, comme dire aux raffineurs : Soit vous faites du cobalt avec de la chimie pour les batteries, soit vous faites du cobalt métallique en qualité alliage correspondant aux besoins de l’aéronautique, une manière de sécuriser un exutoire, Safran ayant de son côté du cobalt sourcé, tracé, disponible. C’est l’aspect conseil : quels types de flux aller chercher, où mettre les flux, quelles sont les disponibilités métallurgiques pour aller chercher tel ou tel marché, etc. ? Pour vendre à Safran, quel niveau de pureté, à quelle dose d’alliage, à quel prix, etc. ? Et Safran pourra compter grâce à nous sur plusieurs sociétés de recyclage du cobalt, avec des cahiers des charges correspondant à ses besoins industriels. On pourrait agréger plusieurs recycleurs pour avoir des flux suffisants et une standardisation de la production du client industriel.

Un souci restant le prix des stocks de métaux recyclés, on l’a déjà vu. Et la question se pose, InfiniMétal pourrait-elle être à la fois l’acheteur et le vendeur ? C’est aller au-delà de la simple mise en relation entre acheteurs et vendeurs de métaux recyclés, l’essentiel restant que, oui, le marché du recyclage des métaux stratégiques est en train de se recalibrer en France et en Europe. Et il faudra répondre présent lorsque la demande sera forte. »