Les aventures de Jean-Philippe Carpentier illustrent parfaitement à Lesquin celles du recyclage des bouteilles en PET clair dans les Hauts-de-France. Toujours leader en région, innovant et exclusif sur le PET opaque, c’est une belle partie de l’histoire de l’économie circulaire – et son avenir – qui s’incarnent toujours à Lesquin avec un nouveau et ambitieux projet industriel.
Les plus anciens (mais pas si vieux !) se souviendront de Paul Deffontaine, maire de Willem et vice-président de la communauté urbaine de Lille (CUDL, ex MEL), assurément l’un des élus les plus visionnaires sur les enjeux du recyclage dans le Nord-Pas-de-Calais, mémoire encore vive sur le premier schéma métropolitain de gestion des déchets ménagers en 1992.
Mais la fin de ces années 90 interroge. Nos plastiques recyclés filaient jusqu’en Asie avec la frustration béante d’une absence, celle d’un site manquant de valorisation des bouteilles collectées ici, en métropole lilloise et dans une région Nord pourtant riche de sa plasturgie industrielle. Produire des polymères et les recycler localement, quelle foisonnante idée ! Mais en 1996-97, le recyclage plastique, c’est encore très compliqué et les dépôts de bilan de ses rares acteurs s’accumulent.
Jusqu’aux aubaines réglementaires
Paul Deffontaine l’explique à Jean-Philippe Carpentier, contrôleur de gestion chez Auchan passé à la TRU, collecte de déchets, puis chez Bouygues jusqu’en 1999. À Lesquin, le site électroménager Brandt doit se libérer, une chance est à saisir : Nord Pal Plast voit le jour en 2003, son développement sera soutenu par une deuxième chance, la faillite d’un broyeur de déchets dans la vallée de Chevreuse. Sa ligne de traitement plastique est rachetée, avant la création d’une deuxième à Lesquin, au flanc du groupe Vitamine T.
Et des chances, il y en aura d’autres. Nord Pal Plast devient et reste encore le seul recycleur de bouteilles en PET avec 15 000 tonnes de paillettes en produits finis par an au démarrage, stockées pour trouver acheteur (essentiellement au belge DS Fibres) mais plus sûrement destinés à Cristaline, le minéralier de Pérenchies.
Encore une chance ? En 2009, l’AFSA avait autorisé le retour au contact alimentaire du plastique et on retrouve Paul Deffontaine qui met Jean-Philippe Carpentier en contact avec le minéralier local. Poignée de mains. Création en 2011, quasi jouxtée à Nord Pal Plast, de Roxpet, le site de Cristaline chargé de récupérer les paillettes recyclées par un simple mais gros tuyau d’acheminement, pour en faire de nouvelles bouteilles pour la source.
Mieux, une directive SUP européenne vient imposer aux minéraliers Danone, Nestlé et autres un taux minimal de 25 % de PET issu du recyclage à l’horizon 2025, nous y sommes, puis 30 % en 2030 et 50 % en 2050.
Six millions de bouteilles par jour
Perspective radieuse pour une usine qui tourne aujourd’hui à 60 % de sa capacité optimale ? Pas si simple, car les gisements peuvent faire défaut. « On ne récupère en recyclage que 60 % du PET trié par les collectivités, le tri reste mal optimisé, explique Jean-Philippe Carpentier. Une partie part encore en enfouissement ou en incinération, un comble alors que l’Union européenne réclame une valorisation de 90 % d’ici 2027 ».
La capacité de production de Nord Pal Plast est de 300 000 tonnes annuelles, l’activité s’établit à 45 000 tonnes cette année. Le site de 13 000 m2 réalise 20 M€ de chiffre d’affaires avec 35 personnes qui travaillent à sortir 130 tonnes de paillettes par jour, l’équivalent de six millions de bouteilles stockées en grosses balles à l’entrée de la gueule béante qui les engloutira avant d’être digérées par un impressionnant process au service de Cristaline d’abord mais aussi du textile (20 % de l’activité) ou de l’automobile (10%, en tapis de sol).
Le nouveau pari sur le PET opaque
Et l’alcôve industrielle s’ouvre sur un paysage impressionnant. Un premier tri, un premier déferraillage, un tri optique pour le PET clair, un tri des étiquettes et des résines, puis deux broyages en eau pour éviter l’échauffement ou l’abrasion des lames du broyeur et former les paillettes après séparation des étiquettes et des bouchons, puis séchage et deuxième tri optique, celle fois à la paillette. On comprend bien : tri à la paillette (photo ci-dessous).
« Nous sommes les seuls à pouvoir le faire à cette maille-là », assure Jean-Philippe Carpentier. Qui connaît son métier (il fut président de Fédérec, la fédération nationale des recycleurs entre 2012 et 2020, et toujours vice-président de la fédération européenne EURIC) et qui n’oublie pas les vertus cardinales de l’innovation dans l’industrie (il fut cofondateur du pôle Team2 en 2011 à Loos-en-Gohelle avec Christian Traisnel).
Le PET est une résine qui se décline en clair pour les bouteilles, en foncé pour d’autres (Perrier, Queza etc.) ou en opaque, une nouveauté depuis une dizaine d’années qui reste difficile à recycler.
Mais Nord Pal Plast est passé sous le giron du groupe italien Dentis en 2019, 120 000 tonnes en Italie, 90 000 en Espagne et 45 000 à Lesquin pour la France, un volume qui doit passer à 80 000 tonnes après avoir investi 50 M€ (dont des aides France 2030 et Fonds européen de transition Just) et créé une vingtaine d’emplois pour traiter le PET opaque dont le gisement actuel part entièrement en Italie. C’est le projet : ramener ces volumes à Lesquin dès 2027.
Le signal prix plus fort que l’aspect circulaire
Nord Pal Plast s’apprête ainsi à changer de dimension sous la protection de sa maison mère, leader en Europe sur le PET. Mais un bât blesse toujours. « Nous faisons un métier de centimes, le taux de marge est très faible et très fluctuant et les collectivités choisissent encore presque toujours leurs partenaires recycleurs sur le prix et non sur l’économie circulaire », estime Jean-Philippe Carpentier. Des bouteilles en plastique triées dans le Nord s’échappent encore vers Biarritz ou Paris alors que Lesquin est à portée de camion en boucle locale de valorisation.
Moralité, il faut acheter plus cher le tri pour avoir du volume et être en capacité d’offrir un prix compétitif.
Aujourd’hui, le PET pétrochimique vierge s’évalue à 850 € la tonne (1 200 € en moyenne) alors que la tonne recyclée est légèrement plus chère. Heureusement que l’Europe durcit le ton sur le taux minimal de recyclage… La région Hauts-de-France affiche la meilleure dynamique de développement en France sur la valorisation, toutes matières confondues – et le plastique ne doit pas démentir un rôle historiquement assigné. N’est-ce-pas, Paul Deffontaine ?