Pour le co-auteur du nouvel ouvrage référent « La nature en révolution, une histoire environnementale de la France », maître de conférences au sein de l’Université de Bourgogne à Dijon, le basculement dans le capitalisme industriel et fossile a provoqué la grande rupture avec les équilibres naturels. Un modèle mortifère poussé à l’extrême aujourd’hui, dont l’histoire de l’exploitation des ressources nous permet de mieux comprendre ce qui se passe sous nos yeux.

– Le dépassement actuel de six grandes limites planétaires sur les neufs fixées par l’ONU trouverait d’après-vous son origine au début du 19ème siècle. Quelle est l’histoire de ce nouveau capitalisme ?

« Au début des années 2 000, Paul Crutzen, l’inventeur du terme d’anthropocène (l’influence géologique de l’action de l’homme sur la planète) expliquait le basculement brutal provoqué par le brevet d’amélioration de la machine à vapeur mise au point par James Watt en 1784. Cette révolution technologique permit à l’Angleterre de devenir la première puissance mondiale, elle remplaça le capitalisme marchand par un nouveau capitalisme industriel. Les machines à vapeur permettent de chauffer les matières plus vite et plus fort dans les fours, notamment pour l’industrie textile puis pour les chemins de fer, la sidérurgie, donc l’automobile un peu plus tard.

Nous rappelons dans ce livre la description par Charles Dickens dans « Les temps difficiles » des conditions de travail épouvantables à Manchester, devenue au nord de l’Angleterre la ville la plus industrielle du monde. L’ouvrage est publié en 1854, c’est le début du capitalisme moderne, du « grand machinisme ». Le nouveau système repose sur la séparation entre le travail et la propriété du capital, c’est un nouveau système de croissance, autorisé par l’utilisation massive des énergies fossiles seules capables de produire un maximum de produits. Dans le bassin du Nord – Pas-de-Calais, les veines de charbon étaient plus profondes qu’ailleurs par exemple, c’était difficile d’extraire, les pompes ne pouvant aller loin dans le sol. Mais tout change avec la nouvelle puissance de la machine à vapeur : on parle du 19ème siècle comme celui du capitalisme fossile ».

– En quoi ce nouveau capitalisme change-t-il du tout au tout la relation du monde avec la nature ?

« Ce capitalisme industriel fait naître l’idée qu’on dépassera toujours les limites naturelles, de la même manière que l’on dit aujourd’hui que le nucléaire ou l’intelligence artificielle peuvent le faire, nous avons seulement ajouté un technosolutionnisme à un autre, plus historique. Au 19ème siècle apparaît l’idée d’une croissance économique infinie, elle est alimentée par la confiance dans le génie humain, dans la foulée de l’idéologie des Lumières, pour résoudre les conséquences néfastes sur l’exploitation des ressources. Car on en a bien conscience à l’époque : la déforestation est massive, elle est à son maximum historique en Europe et elle inquiète énormément. Le charbon de bois issu des coupes a une bien meilleure densité énergétique que le bois lui-même à la fin du 18ème siècle mais il détruit les massifs forestiers.

C’est la grande peur écologique du début du 19ème siècle. Le charbon est alors présenté comme une solution miracle, grâce à lui, on ne toucherait plus aux forêts !

Dès 1830, les seules mines anglaises consommaient 50 % du charbon produit dans le monde. Il y avait alors 30 000 machines à vapeur en Angleterre, contre à peine 2 000 en France. En somme, le charbon est apparu sous la contrainte d’une pression environnementale et on connaîtra la même chose avec l’apparition plus tardive du pétrole, nouveau miracle contre les abus du charbon. À chaque crise d’une ressource on répond par un miracle technologique pour amorcer une ‘transition écologique’. Mais le bois et le charbon, comme le pétrole, n’ont jamais disparu, on ne fait chaque fois qu’ajouter une strate technologique supplémentaire aux précédentes.

C’est le cœur du problème actuel, l’économie capitaliste fonctionne sur la base d’ajouts de nouvelles strates énergétiques : les énergies renouvelables sont certes en plein essor dans le monde mais on n’a jamais autant utilisé d’énergies fossiles, dont la consommation atteint des niveaux record avec notamment l’explosion des besoins en électricité, produite (sauf en France) par des énergies carbonées. On ne fait encore qu’ajouter des renouvelables à côté des fossiles. »

– Est-ce en ce sens que vous évoquez en conclusion de votre livre la « stupidité du 21ème siècle » ?

« En effet. La seule France émet autant de CO2 en deux ou trois ans aujourd’hui que tout ce qu’elle a pu émettre entre 1780 et 1870. À l’époque, on parlait d’un âge triomphant du charbon, c’est que dalle aujourd’hui. La France du 19ème laisse indiscutablement sa trace dans le réchauffement contemporain, mais les valeurs sont décuplées à présent. Notre pays aura émis 1,5 million de tonnes de CO2 entre 1780 et 1870, mais l’Angleterre plus de 7 milliards avec une population d’un quart moins nombreuse. »

– Le couplage entre le développement économique et la protection de l’environnement est-il donc devenu impossible depuis l’apparition du capitalisme industriel ?

« Historiquement cela se confirme, en effet, l’essor industriel à partir de la moitié du 19ème siècle n’est possible qu’au détriment des économies de ressources naturelles, contre le vivant. Au 19ème, quand tout a basculé, existait une prise de conscience environnementale, on l’a évoqué avec la déforestation, mais aussi avec les pollutions massives des nouveaux milieux urbains.

Sauf que la nouvelle société industrielle a écarté le soin à l’égard des ressources locales, et la capacité des territoires à produire ces ressources : l’histoire contemporaine est celle de l’inconscience croissante à l’égard de l’environnement. Et ce, même s’il n’est plus possible, dans les faits, de repousser les limites planétaires. Chaque époque hiérarchise les enjeux. La crise du climat est la préoccupation la plus médiatisée du moment par les politiques publiques. Or cette crise est aussi celle de la pollution des milieux naturels, de l’effondrement de la biodiversité, de la pollution de l’air, de la surexploitation des ressources. On ne doit plus raisonner en mode silo. »

– Penser global ? N’est-ce pas ce que contredit la logique des marchés ?

« C’est encore au 19ème siècle que s’impose la notion de progrès, cette idée issue des Lumières que l’avenir sera toujours meilleur que le passé, grâce aux solutions technologiques, les machines autrefois, l’informatique et le numérique aujourd’hui, le capitalisme informatique s’étant ajouté au désormais vieux capitalisme fossile.

Et tout change. Avant le 19ème siècle, le temps était présenté comme cyclique. Avec ce siècle, on avait défini un autre rapport au temps, on inventa la ponctualité, les gens achètent des montres, on parle de cadences, de temps de travail. Car le progrès est intimement lié à la capacité de produire, donc à la puissance technique, technologique. On en revient à l’idée principale : chaque problème trouvera une réponse technique pour repousser les limites environnementales, et d’abord celles des ressources naturelles avec de nouvelles ressources à extraire, des pollutions à réduire etc. »

– Le monde actuel n’aurait-il donc pas retenu la leçon des impasses du capitalisme fossile ?

« Plus personne ne croit au progrès continu mais ce dernier ne cesse d’être relancé par les politiques publiques. La croissance est la nouvelle appellation du progrès après 1945. L’accroissement du produit intérieur brut (PIB) devient la priorité, d’abord aux Etats-Unis dans les années 30 pour sortir de la dépression suite à la crise de 1929. Dans les années 70, la croissance est clairement synonyme de progrès. Le bonheur des individus est annexé à la croissance du nombre de marchandises produites et circulant sur les marchés mondiaux. Aujourd’hui encore les économistes libéraux ne souhaitent pas freiner la croissance. »

– En 1972 pourtant, ce n’est pas hier, le rapport Meadows annonçait déjà un monde de raretés sur une planète aux ressources limitées en évoquant déjà une fin de la croissance…

« Mais pour les politiques, au sein des partis, il est plus simple et bénéfique d’annoncer un nouveau miracle technologique que de réfléchir collectivement à un nouveau modèle de développement, en expliquant les limites planétaires etc. Le capitalisme fossile n’est pas moribond, il n’a même jamais été aussi émetteur de gaz à effet de serre. Il est notamment relancé avec fierté aux Etats-Unis comme en Russie.

Chez eux comme partout dans le monde, en Europe aussi, l’imaginaire dominant reste celui du confort matériel et la plupart des acteurs politiques s’accordent là-dessus. Emmanuel Macron parlait d’écologie en début de premier mandat en 2017, il a même déclaré ensuite vouloir sortir de l’abondance, mais avec lui c’est la relance du productivisme (30 milliards investis dans l’hydrogène, six EPR nucléaires pour l’abondance énergétique etc.). C’est un discours historiquement inconsistant car il s’adapte toujours aux circonstances du moment, sans voir les grandes évolutions nécessaires dans le temps. »

– Les notions de rareté, de sobriété ont-elles disparues justement, avec le temps ?

« Nous sommes dans un monde aux ressources qui se raréfient mais la rareté est niée. C’est un véritable déni sociétal. Dès le 20ème siècle la notion disparaît, on devait entrer dans l’abondance avec la fameuse société de consommation et on devait abolir toute rareté grâce aux bonnes règles des marchés. Dans les années 80 est annoncé le temps du développement durable, pour tenter de concilier la croissance économique et l’environnement. On verra ensuite apparaître la notion de croissance verte et aujourd’hui celle d’économie circulaire, bien utile, nécessaire mais qui n’est qu’un dérivatif. À peine née, elle ne suffit déjà plus, il faudrait réduire les flux de consommation de matières manufacturées et consommatrices d’énergies d’une manière bien plus importante.

On arrive ainsi à la notion de décroissance. Apparue dans le débat public dans les années 70, elle disparaît dix ans plus tard avant de revenir au début du 21ème siècle chez les candidats écolos surtout. C’est comme le débat sur l’épuisement des ressources naturelles, bien réel avant 1914, il est laminé par le complexe militaro-industriel. L’Histoire montre que le modèle productiviste est le sous-produit de la guerre, au détriment des économies de ressources naturelles et du vivant. »

 

Et ce modèle trouve sa relance et son avenir avec l’économie numérique ?

« Oui, dès les années 90, la nouvelle société de l’information, l’économie de l’immatériel, créatrice de nouvelle valeurs économiques et financières bâtissent un monde nouveau, hors sol, avec des opérations incroyables de propagande marketing au moment où les usines ferment dans la désindustrialisation. Le numérique est boulimique de matériaux, de matières, de minerais, de métaux, de ressources naturelles.

Pourtant, il n’y a jamais eu autant de gens favorables aux recyclages, à la seconde main, au réemploi, aux collectifs citoyens. Faire son compost soi-même était encore une idée horrible il y a quinze ans. Entre l’âge de pierre et les délires consuméristes d’Elon Musk avec ses voitures électriques de trois tonnes, les alternatives existent, elles sont nombreuses. Elles passent par la mise dans le débat public de l’idée de sobriété dans nos modes de production et dans nos modes de vie individuelle. »

À lire, « La nature en révolution, une histoire environnementale de la France, 1780-1870 », Volume 1 sur 3 aux éditions La découverte (2025), 320 pages, 24 €.