La célébration à Bruay-La-Buissière des 25 ans du Critt M2A, centre d’essais automobiles référent au plan national, a pu mettre en lumière crue l’espoir autant que l’inquiétude des grands acteurs de la filière industrielle électrique émergente dans notre région.
Le constructeur historique de la région (Renault), deux assembleurs de batteries en gigafactory (Verkor, ACC) et le plus grand concessionnaire familial du Nord-Pas-de-Calais (Lempereur) furent les grands témoins de la célébration, à Bruay-La-Buissière, des 25 ans du Critt M2A, le centre de recherche et de développement sur les essais automobiles de référence en Europe (1). Un centre piloté par Jérôme Bodelle et ses 78 collaborateurs concentrés depuis cinq ans sur les recherches liées à l’électrification des véhicules.
Batteries, tout est prêt mais…
« La grande révolution automobile est en effet celle des batteries, nous explique-t-il en recevant ses 200 invités le 7 octobre, et nous devons accompagner les grands acteurs de cette nouvelle industrie. » De fait, le « Critt » s’est très vite placé sur la carte européenne avec un nouveau centre d’essais électriques en 2021 sur 10 000 m2 pour 17 M€ investis, puis en 2023 avec son nouveau Giga Test Centre à 14 M€ ou son centre de mise en conformité et validation des batteries des gigafactories (voir la carte ci-dessous).
Et puisque le Critt a su devenir le seul centre européen capable de couvrir l’ensemble du secteur émergent des batteries électriques, depuis la R&D jusqu’à l’homologation avant mise sur le marché, il était nécessaire de cristalliser l’attention sur ce que Jérôme Bodelle nomme « une croisée des chemins faite d’espoirs industriels mais aussi d’incertitudes économiques ».
Le grand trouble électrique
Le cap n’est pas si clair, en effet. Les récentes prises de position des présidents de Mercedes ou de BMW sur les risques d’un virage tout électrique pour respecter la fin du thermique à marche forcée en 2035 montrent une chose (même si l’Union européenne a renoncé début décembre à imposer la date limite de 2035) : l’industrie ne pourra pas suivre le rythme imposé par Bruxelles pour atteindre l’échéance, et les industriels qui pointent les risques pour la compétitivité de la filière électrique…
D’autant que côté batteries, les voix se font aussi entendre. ACC, la première gigafactory française (10 000 batteries produites à Billy-Berclau depuis un an, surtout pour les Peugeot 3008, 5008), Verkor (qui démarre en cette fin d’année à Dunkerque) alertent avec PowerCo sur ce qu’ils estiment être un manque de soutiens publics en dépit du plan de relance européen décidé en mars pour protéger le marché et garantir, à terme, la souveraineté économique de l’électromobilité sur le Vieux-Continent.
Le courant passe encore mal
Ces interventions interrogent. L’attentisme est général en dépit d’un marché commercial en reprise (31 000 immatriculations électriques en septembre en France, un record mensuel mais une baisse de 20 % sur un an). Quant aux parts de marché dans le neuf, celle de l’électrique n’accélère pas aussi vite que prévu (18 % contre 22 % pour le thermique et 43 % pour l’hybride). Croisée des chemins… qui ne désespère pas Matthieu Hubert, secrétaire général d’ACC (notre photo).
« Pour nous, le sujet est plus simple : comment suivre la cadence pour répondre à la demande de batteries ? Nous avons produit 10 000 unités en un an et en attendons 15 000 rien que pour ce dernier trimestre de l’année. On pourrait faire trois fois plus, il n’y a aucun problème d’offre pour au moins les trois prochaines années », dit-il en énumérant « les records de production chaque semaine » et le « lobbying intense des acteurs industriels auprès des instances européennes » qui doivent finaliser leur texte cadre sur les batteries début 2026.
« Nous interpellons l’Europe pour jouer à jeu égal avec la Chine et les Etats-Unis qui subventionnent très fort leur secteur automobile », vient confirmer Christophe Mille, co-fondateur de Verkor (photo ci-dessous).
Pour la gigafactory dunkerquoise, 3 milliards d’euros de levées de fonds, le sujet, c’est la réussite du lancement de l’usine au flanc du port nordiste. Elle sera d’abord au service de Renault et se déploiera 18 mois après ACC alors que AESC à Douai (également pour Renault) a déjà commencé sa production et que Prologium, la quatrième gigafactory de la région (elle aussi à Dunkerque) vient de repousser son entrée en service de deux ans (2028) afin de mieux suivre le marché.
Une guerre électrique vraiment perdue d’avance ?
Aujourd’hui, 99 % des batteries électriques sont asiatiques, et d’abord chinoises. L’Europe sera-t-elle capable de sortir rapidement des batteries issues de sa propre industrie et sans surcoût face à la Chine ? « La réponse est oui », affirme Matthieu Hubert.
À condition que les puissances publiques s’engagent mieux, que la réglementation européenne soit plus favorable (protection des frontières, aides directes…), que l’offre d’électricité soit à la hauteur (les nouveaux EPR 2 n’arriveront pas avant dix ou quinze ans), surtout, que les consommateurs s’emparent vraiment du sujet pour des voitures électriques françaises et pas chères. « Vallée de la batterie » ou « vallée de la mort » ?
(1) Le Critt M2A : 12 000 m2 de surface, 50 M€ investis, plus de 50 projets R&D, 250 clients, 600 stagiaires, plus de 3 500 essais pour 600 000 heures, près de 2 000 fournisseurs…
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