La directrice générale lensoise du seul pôle de compétitivité français dédié aux solutions innovantes dans l’économie circulaire met en évidence à la fois la prudence actuelle dans les investissements des chefs d’entreprise et l’ampleur inédite des projets d’innovation circulaire dans l’industrie. Tout le monde se bat. Alors l’avenir ?…

Comment caractériseriez-vous la période économique que nous traversons ?

« C’est une période compliquée, de nombreuses entreprises souffrent, nous ressentons beaucoup d’attentisme, par exemple chez certains de nos adhérents (ils sont 264 au total) ou chez d’autres qui souhaiteraient adhérer à Team2 mais qui reportent leur décision.

La prudence est de mise un peu partout, elle est alimentée par l’instabilité gouvernementale, la perspective des prochaines élections – que va-t-il se passer ? – et le climat géopolitique perturbé par les Etats-Unis et qui peut rendre fébrile. Mais en même temps, les mêmes dirigeants d’entreprise qui hésitent à investir, à innover, ont pleinement conscience que l’économie circulaire est source de grandes opportunités d’affaires pour eux. Les temps sont difficiles mais l’innovation booste l’économie circulaire et il n’y a jamais eu autant de projets industriels circulaires qui démarrent d’une feuille blanche.

Les projets réapparaissent, et certains sont importants, avec la perspective de grosses productions. Je pense notamment à ce qui se passe à Dunkerque avec ArcelorMittal et ses plans de décarbonation, en dépit des incertitudes. Les levées de fonds sont bien plus difficiles à mener et à faire aboutir, c’est aussi le cas pour l’économie circulaire car les retours sur investissement peuvent être longs et beaucoup de fonds hésitent à suivre. »

De beaux projets innovants sont-ils lancés en ce début d’année ?

« Oui, nous avons de beaux programmes à instruire. Je pense par exemple à Mecaware sur le recyclage des batteries à Béthune, ou à CrystALRod pour recycler à Dunkerque des fils d’aluminium pour en faire des câbles en alternative du cuivre. C’est unique en Europe. On va refondre de l’aluminium en incorporant 60 % d’aluminium vierge pour refaire du fil. Un système de double four permet de valoriser 40 % des déchets d’aluminium, c’est vraiment innovant et c’est un projet à 84 M€, dont 15 M€ de l’Etat. Je pense également à MagREEsource pour recycler des aimants permanents avec un projet d’usine à 120 M€. Ce projet est porté à Grenoble avec un site pilote là-bas, les aimants sont broyés en fin de vie et ils sont remagnétisés, l’idée étant de monter des hubs de récupération d’aimants dans notre région – c’est sur ce point que nous intervenons en particulier.

Plus globalement, les souhaits d’entreprendre sont bien présents mais la conjoncture est totalement défavorable en ce moment. C’est plus lent pour les aides publiques, plus laborieux. Les appels à projets sont plus incertains, certains sont reportés, mais tout le monde se bat. »

Et comment Team2 s’organise-t-il pour s’adapter à telle situation ?

« Nous sommes un pôle de compétitivité avec douze salariés, un budget de 1,35 M€ et la situation est également compliquée pour nous comme pour les 53 autres pôles en France. Le label sera-t-il renouvelé par l’Etat à la fin de l’année ? Voilà quinze ans que nous développons des projets innovants dans l’économie circulaire et nous avons financé plus de 80 M€ de projets l’an dernier, notamment grâce au fonds européen de transition JUSTE, un super vecteur de soutien pour les entreprises.

Nous sommes les seuls en région et pour une grande part en France sur les métaux stratégiques et terres rares, nous montons d’ailleurs une task forceavec A3M (Alliance des minerais, minéraux, métaux), MEDEF International et le pôle Avenia sur les filières industrielles des sous-sols pour aller plus loin, plus vite encore face à la demande des marchés et aux perspectives de réouverture possible de mines dans un contexte géopolitique qui recherche de la souveraineté dans les approvisionnements. Nous sommes également très en pointe sur l’aide aux projets pour les batteries électriques (avec les aspects sur les recharges, les cartes électroniques, etc.) comme nous le permet encore mieux le nouveau plan régional sur l’industrie circulaire, les minéraux-matériaux ou les plastiques.

On l’a dit, les projets sont là et nous savons suivre, même dans un contexte budgétaire plus tendu. Nous sommes en train de recenser avec la Région tous les projets financés depuis 2021 par le conseil régional et l’Etat dans les Hauts-de-France. Cela nous permettra d’établir un bilan et de mieux servir les stratégies des entreprises. »

Vous évoquiez le nouveau plan d’industrie circulaire voté en fin d’année par la Région. N’est-il pas le bienvenu dans les circonstances actuelles ?

« Bien sûr, mais nous nous référons encore à la feuille de route plus technique sur l’économie circulaire de 2019. Le plan pour l’industrie ne peut qu’être favorable à la prise de décisions pour des projets d’investissement et la feuille de route rappelait déjà les grands domaines d’activités stratégiques priorisés par la Région.

Au-delà, nous poursuivrons cette année les soutiens ciblés, par exemple pour mieux comprendre les difficultés de recyclage des plastiques et trouver les marchés (l’approche réglementaire a son importance quand des substances toxiques comme le plomb sont encore parfois dans le PVC). On travaille sur les PFAS (polluants éternels), une autre grosse problématique du moment, ou sur les business modèles dans le textile comme nous avons à cœur d’accompagner la structuration de nouvelles boucles locales de valorisation, je pense aux briques. On regarde aussi la cybersécurité (passeports matériaux européens pour les batteries…) et de manière plus générale, ce qui est notre ADN, tout ce qui peut transformer les déchets en ressources. »

Avez-vous quelques exemples ?

« C’est un peu tout ce qui peut encore poser problème ou qui répond à des promesses de valorisation. Les exemples sont nombreux mais je pense par exemple aux composites des pales d’éoliennes, qu’est-ce qu’on pourrait en faire lorsqu’elles arrivent en fin de vie ? Je vois aussi la valorisation de matériaux ou d’équipements pollués dont on ne sait pas quoi faire et pour cela nous suivons Alisa.D à Lallaing qui vient de lancer une nouvelle filière dédiée, au-delà du désamiantage, son cœur de métier.

On pourrait aussi penser au réemploi et au meilleur recyclage des panneaux photovoltaïques (si on pouvait ne pas les broyer totalement…), ou au polystyrène, aux cartouches d’encre (des éco-organismes viennent à présent nous consulter), aux pneus (on ne peut plus les réutiliser dans les aires de jeux à cause des microplastiques qu’ils contiennent, il faut donc leur trouver de nouveaux débouchés).

Au global, c’est une bonne nouvelle, les industriels se soucient vraiment de plus en plus de la fin de vie de leurs produits, le Graal étant bien entendu l’écoconception pour limiter au maximum leurs empreintes néfastes sur l’environnement. Il faut le répéter, à comparer avec ce qu’il se passe ailleurs, notre région est idéale pour développer des projets industriels circulaires. »