Thomas Letiers revient-il de loin ? Par quelles audaces cet ingénieur nordiste passé par l’informatique parvient-il à monter à La Madeleine une première véritable filière française de valorisation de revêtements de sol ? Et quels projets !

Quinze salariés sur deux sites, le siège de La Madeleine et une agence à Paris. Plus de 2,7 M€ de chiffre d’affaires, en progression constante, comme la rentabilité, acquise depuis le démarrage. Une personnalité attachante, une réputation qui fait le tour des réseaux, de la conviction entrepreneuriale et des promesses circulaires exemplaires.

À partir de quoi ? D’une idée lovée dans un coin de son esprit, en 2012, en discutant avec sa sœur Caroline qui était dans le financement de l’automobile et avec son père, distributeur dans le revêtement de sol. Thomas, pour sa part, coulait carrière depuis dix ans à la CGI, de l’informatique Grand Place à Lille. Il est ingénieur textile, formé à l’ESTIT (école généraliste d’HEI à la Catho de Lille), performe à l’ENSAM pour enrichir ses bases en management d’entreprise car, c’était convenu, il souhaitait créer sa propre affaire.

Presque toutes les dalles vers la décharge

Et pas pour faire n’importe quoi. Le modèle circulaire lui semble être une évidence, une alternative pour améliorer l’usage des produits, en allonger la durée de vie. Ses soirées, ses week-ends sont occupés à imaginer ses premiers chantiers de location car oui, « personne ne voulait louer et réemployer des moquettes ! ». Des moquettes qui finissent à 98 % en décharges, sans alternatives à l’enfouissement, des moquettes constituées d’une sous-couche de bitume et de fibre polyamide, donc issue de la pétrochimie, pas très pro-climat compatible. Des moquettes changées en moyenne au bout de sept ans, à pas moins de 25 € la dalle au m2 : un budget pour les clients, les sociétés tertiaires.

Plus de 60 000 m2 de dalles chaque année

Jusqu’à ce que le directeur immobilier de la Caisse d’Epargne des Hauts-de-France assiste à la remise des trophées de Réseau Entreprendre en 2014. Thomas Letiers est l’un des lauréats, il décroche son premier gros contrat avec l’Ecureuil, 2 000 m2 posés en trois week-ends, à l’arrache. C’est le match de référence, la rampe de lancement. Aujourd’hui, Textifloor est la seule société française sur à la fois le conseil, la pose et la maintenance de revêtements de sol. Avec plus de 60 000 m2 par an, elle est un acteur important du marché occupé soit par des sociétés de pose uniquement, ou non spécialisées car tous corps d’état, ou de nettoyage exclusivement. Et sur la fin de vie des dalles, une seule concurrente existe en France mais qui ne réalise pas de chantier.

Le zéro carbone génétique et moins cher

C’est donc un boulevard qui s’ouvre avec un principe génétique, celui du réemploi, zéro carbone. « Je voulais qu’il soit moins cher que le neuf (25 € la dalle au m2 aujourd’hui) afin de préserver la filière en cas de création un jour d’une filière de produits neufs bas carbone », explique Thomas qui s’est rapproché de Néo-Eco copiloté par Christophe Deboffe, entré dans la gouvernance pour développer l’accroche circulaire destinée à être exclusive avec un impact à terme quasi inexistant sur l’environnement.

Encore faut-il le faire savoir. Dans ce registre, les 30 000 m2 de dalles posés et récupérés au village des athlètes des derniers Jeux de Paris furent un autre chantier de référence, 10 % des dalles devant se retrouver à la Blanchemaille à Roubaix.

Et la stratégie ne doit pas évoluer. L’activité est à présent de 240 tonnes de dalles posées, dont la moitié en réemploi. S’ajoutent 150 tonnes recyclées en valorisation énergétique pour les matières non réemployables depuis 2012 avec Vanheede Environnement à Dottignies, près de Roncq, la seule filière de recyclage pour le marché des CSR, pour un combustible à haute valeur calorifique, le polyamide étant par ailleurs réextrudé par les plasturgistes.

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Vers 100 % de valorisation matière

Une stratégie qui sert aujourd’hui une autre dimension, l’objectif étant de proposer des poses sans colle et un allongement de la durée de vie des dalles. « Je vise 100 % de valorisation matière, assure Thomas. Un mètre carré de moquette pèse quatre kilos et six de carbone. » Une analyse en cycle de vie (ACV) est en cours avec Ouvert, filiale de Pocheco à Forest-sur-Marque. Une unité de production va voir le jour pour un recyclage partiel de la fibre polyamide dans un an et un recyclage complet dans trois ans, grâce au soutien de Néo-Eco et de Mashup, un bureau d’études expert en traitement des recyclages, mises en place de process industriels pour les déchets qui l’aide en R&D à Loos à séparer les composants de la dalle de moquette afin d’en améliorer le recyclage. Au moins une dizaine d’emplois seront créés, le marché des particuliers pourra être adressé pour le recyclage ainsi que d’autres marchés ayant besoin de bitume, comme celui des toitures.

Vers un impact carbone bientôt négatif

Dans trois ans, Textifloor devrait garantir un impact carbone négatif. C’est recycler et réemployer davantage que ce qui sera posé. Le réemploi coûte déjà entre 5 et 30 % moins cher que le neuf et il rassure le client sur la maintenance car les stocks répondent.

« On apprend un tout nouveau métier industriel, glisse Thomas, de nouveau lauréat Réseau Entreprendre l’an passé, celui de la logistique de stockage pour le réemploi de produits ciblés. » De telle manière que plus aucun bout de moquette ne devrait, à brève échéance, prendre la direction carbonée des centres d’enfouissement français.