C’est un « action tank » original, une expérimentation collective menée pour le quartier roubaisien de l’Alma par une quinzaine d’acteurs privés de la chaîne de valeur de l’immobilier. Maille’Immo offre un récit des possibles pour régénérer à dix ans un vaste espace public complexe, hyper-urbain et socialement brassé, écologiquement impacté.
« Maille » comme Blanchemaille, le site décentralisé du pôle lillois d’excellence numérique EuraTechnologies et ancien espace fleuron de La Redoute. « Maille » comme les liens tissés depuis 2019 entre constructeurs-rénovateurs, bailleurs, énergéticiens, assureurs ou experts autour d’un projet de visualisation prédictive d’un quartier écologiquement transformé. Pas dans un siècle, mais demain, avant dix ans, 2035.
Atalma est le nom de ce projet qui engage Rabot-Dutilleul, EDF, La Poste, Sada Assurances, SIA Habitat avec une gouvernance collective soutenue par Sergic, une société de services immobiliers de 1 300 salariés en France, siège à Wasquehal. Corentin Brabant pilote ce cluster Maille’Immo, il est le petit-fils du fondateur de Sergic, né en 1963 pour loger les cadres du Nord à l’extérieur des villes détruites après la guerre. « En 2018 surgit l’idée de créer une association pour anticiper l’évolution des métiers de l’immobilier de plus en plus bousculés par les conséquences du réchauffement climatique », explique-t-il. S’organiser ensemble ?
Maille’Immo ne sera pas un club « où l’on ne fait rien de productif », elle sera au contraire un « action tank », pas un « think tank ». Un lieu de convergences entre les différents métiers de l’immo, représentant tous les maillons de la chaîne de valeur. Un petit monde embarqué dans des visions partagées, simulées dans l’Alma à Roubaix. C’est l’élément de langage, Atalma a pour objectif de « prototyper un quartier régénératif à l’horizon 2035 autour d’un cas concret (l’Alma) avec des scénarios d’usages, modèles économiques, récits d’usagers, fiches métiers, indicateurs de valeur, visualisations avant/après ».
Jumeau numérique de quartier
Les modèles chiffrés sont développés avec l’aide d’Albedya, startup lyonnaise dont l’IA permet de récolter des données sur la démographie, les surfaces végétalisées, les circuits d’énergies renouvelables et au plus global, l’aide à la conception durable de bâtiments. Le quartier est également modélisé par RQR, bureau d’étude parisien expert en calcul des scores immobiliers pour la valorisation durable (numérisation des bâtiments, etc.), les visuels avant/après ou les fiches métiers.
Pas de concertation avec les habitants, c’est le rôle des politiques publiques. « Nous proposons une vision d’un quartier transformé et source de valeurs, on travaille comme un bureau d’étude qui fait des préconisations, les politiques locales suivront, ou pas », explique Claire Ovigneur-Dutrieux, la cheville ouvrière inspirée du projet à Blanchemaille.
Ententes singulièrement privées
De nombreuses collectivités locales et de nombreuses associations (souvent sociales et solidaires) prennent soin aujourd’hui de projeter leurs territoires à dix, vingt ou cinquante ans. La prospective publique a toujours nourri les grands schémas d’aménagement et les collectifs citoyens n’ont jamais déserté la réflexion sur l’avenir des usages de leurs communautés. À Loos-en-Gohelle, le Centre ressources pour le développement durable (CERDD) est également devenu expert dans la focalisation stratégique de la mise en récit (quelle histoire raconte-t-on aux habitants, usagers, citoyens ?).
Ce qui singularise Maille’Immo tient simplement au fait qu’elle ne réunit que des acteurs du secteur privé (avec un budget annuel de fonctionnement de 350 000 €), mobilisés pour que « nos anciennes entreprises puissent s’adapter aux effets du changement climatique », plaident Claire et Corentin. À l’Alma, cinq récits réalisés par Share & Smile sont évalués, sur la place de la nature dans le quartier, les infrastructures publiques, les « makers » pour l’économie circulaire, les technologies de soutien et les usages. Les métiers sont également envisagés, certains deviennent nouveaux dans l’univers immobilier : facilitateur de transitions, analyste d’adaptation climatique, médiateur de rénovation, mutualisateur de ressources, logisticien de réaménagement, urbaniste du vivant…
Expérience de pensée durable
Comme si Atalma préparait le terrain pour de très prochaines « assurances climatiques dynamiques », de nouveaux financements de transition, des réhabilitations plus systémiques, d’autres designs d’usages, des services écologiques partagés, des ressources pédagogiques et culturelles. Un livret et une petite exposition circulent, le projet est expliqué sur le site de Maille’Immo.
Expérience de pensée, récit de possibles, croisements d’idées entre acteurs tous concernés par la même filière, le bâtiment, le logement : sous contraintes, habiter ensemble n’aura bientôt plus les mêmes significations. Autant qu’elles soient désirables et non complètement subies.