L’ancien député écologiste des Bouches-du-Rhône (entre 2012 et 2022) publie un livre avec Walter R. Stahel, considéré comme le pionnier européen du concept d’économie circulaire. Il nous y explique que la baisse des productions doit devenir en urgence le principal levier de lutte contre l’emballement du climat avec moins de flux de matières vierges pour moins d’énergie et moins de carbone. Et surtout une meilleure préservation de nos ressources naturelles. CQFD ?
Vous avez fondé l’Institut national de l’économie circulaire (INEC) en 2012, que vous avez présidé pendant dix ans. Où en est justement ce qui est présenté comme la principale alternative au modèle de développement capitaliste et productiviste dominant ?
« On a clairement régressé ces dix dernières années. On a beaucoup bataillé, comme des chiens, pour faire comprendre l’économie circulaire, un concept qui est devenu très à la mode entre des entreprises qui mentent et d’autres qui ne savent pas ou ne veulent pas savoir. J’ai vu émerger tout un maëlstrom de jeunes et beaux gosses-belles filles, incapables de raccrocher l’économie circulaire à un véritable projet de transformation de la société.
Or cette économie alternative puise ses origines dans le rapport Meadows du Club de Rome en 1972, lequel expliquait qu’on ne pouvait pas continuer à abreuver la croissance sur une planète aux ressources limitées et aux stocks finis, non renouvelables. L’économie circulaire avec ses trois R (réduire la consommation de matières, les réemployer, les recycler) requestionne nos modèles de développement en profondeur, cela ne doit pas être un simple effet de mode, une seule histoire de consultants (1). En novembre 2013, je remets une note à France Stratégie qui pose la question de la planification de la baisse de nos besoins en matières premières. C’était un début… »
Où vous expliquez que l’indicateur clé est celui de notre relation aux besoins de matières vierges.
« Oui et ce rapport sera présenté au gouvernement en 2013, ce qui permit de faire parler assez largement à l’époque de l’économie circulaire. Selon les scientifiques, l’Humanité surconsomme par rapport aux capacités de la planète à régénérer ses matières premières, qu’elles soient de la biomasse ou des minéraux. On a largement dépassé les 100 milliards de tonnes l’an passé, or cette capacité de régénération serait de 50 milliards par an, c’est donc deux fois plus en volumes et en tonnages. On pourrait être sur une trajectoire de 150 milliards de tonnes de matières premières en 2050. Je pose la question : où ira-t-on les chercher sur une planète qui sera épuisée à fournir ses matières vierges ?
Là-dessus les scientifiques disent qu’il faut revenir à un équilibre, 50 milliards de tonnes pour 10 milliards d’habitants, soit cinq tonnes par habitant. C’est aussi simple que cela ! La France est aujourd’hui à 20 tonnes par habitant et par an, c’est l’empreinte matière (2) de chacun d’entre nous, en moyenne. Votre smartphone pèse 200 grammes mais a nécessité l’extraction de matières vierges à hauteur de 150 kilos, plus de l’eau et du pétrole. Pour avoir trois grammes d’une terre rare, il a fallu détruire 20 kilos de matières, etc. Mais baisser de 20 et 5 tonnes par an et par habitant n’est pas corrélé avec les scénarios carbone de l’ADEME. »
Nous sommes tout de même sur une trajectoire d’hyper-consommation qui ne semble pas s’infléchir. Comment faire ?
« La France est stable depuis des années sur ces 20 tonnes d’empreinte matière par habitant. Mais attention au principe d’égalité. Le Bangladesh devrait être comme la France à cinq tonnes. Or chez nous il y a moins de choses à construire en logements, infrastructures, services publics, biens de consommation comme les voitures, les vêtements, etc. Nous, Occidentaux qui avons déjà tout, devons faire l’effort pour être largement en dessous des cinq tonnes de matières vierges par habitant et par an, ceci afin de donner à ceux qui ont beaucoup moins que nous la possibilité de conquérir un mode de vie plus protecteur (écoles, hôpitaux, etc.) et plus confortable dans la vie courante.
De son côté, l’ADEME a établi ses quatre scénarios d’adaptation au réchauffement pour une neutralité carbone en 2050. De quelle quantité de matières vierges chacun des scénarios a-t-il besoin pour parvenir à la neutralité carbone en 2050 ? Le quatrième (pari réparateur par la technologie) et le troisième (technologies vertes) restent bloqués à 19 tonnes. Le deuxième scénario engage plus les territoires et descend à 16 tonnes alors que le premier, le plus frugal, ne descend qu’à 14 tonnes.
On a donc un énorme problème car aucun scénario prospectif ne nous met à l’abri d’une surconsommation de matières premières avec les risques sur la souveraineté, la résilience et sur l’environnement. Or la matière, bien plus que le carbone, renvoie à la notion de souveraineté. L’ADEME est bien consciente du problème et devrait en 2027 intégrer dans ses nouveaux scénarios les liens entre les empreintes carbone et matière. Pour moi, l’empreinte matière est le mot qui va émerger partout en 2026. »
Il faut donc reconsidérer complètement notre modèle de développement. Mais par où commencer ?
« Beaucoup de questions se posent. Jusqu’où peut-on aller avec le recyclage par exemple ? Et sur le réemploi ? Dans notre livre (2), on explique qu’on doit basculer vers une économie de la fonctionnalité, ou économie de performance. Walter dit qu’il faut sortir de la société de la propriété individuelle pour entrer dans une société qui partage les objets manufacturés, avec de nouveaux droits imposés aux constructeurs-propriétaires, avec de nouvelles règles, etc. Vu la marche, passer de 20 tonnes à 5 tonnes, c’est le seul moyen. »
Mais il n’y a pas une seule politique publique, pas un acteur public, qui se soit engagé vraiment vers cette nouvelle société…
« Il faut regarder les entreprises. Loxam, par exemple, est passé de leader européen en location de matériel pour le BTP à une ambition de leader de l’économie de la fonctionnalité, sur un nouveau rapport aux usages. Renault, Michelin depuis longtemps sont d’autres exemples. Avec le sénateur écolo Grégory Blanc, nous préparons un colloque au Sénat pour poser les bases d’un changement structurel des modes de financement afin de favoriser l’économie de la fonctionnalité, qui est le moyen clé pour faire baisser l’empreinte matière : on partage la matière au lieu de la posséder individuellement et exclusivement. A coupler avec l’allongement de la durée de vie et le réemploi, la location des produits plutôt que l’achat. »
Mais notre mode de vie est-il négociable ? Les gens peuvent-ils accepter le partage des usages, donc des matières premières ?
« C’est la première fois qu’on me pose cette question ! Dans le livre on parle de désir. Or, dans notre société, n me demande sans arrêt de changer de téléviseur ou de frigo… Le marketing pousse un modèle de consommation défavorable. Pourtant on sait que l’on peut imposer si on explique. Il n’y a pas trop de gens qui râlent, on l’a vu avec les injonctions à se faire vacciner par exemple et c’est pareil si l’on fait des injonctions consuméristes. Je ne crois pas au succès massif des tiers-lieux, des espaces de partage, c’est encore insuffisant.
Ainsi les éco-organismes Citéo, Refashion et Ecomaison ont une grande responsabilité. Citéo (emballages) pourrait très bien inverser le modèle de consommation, la France ayant pris une position de leader dans la réduction de plastique dans le monde. Pourtant il ne contredit pas une croissance continue des emballages sur le marché, n’enclenche pas clairement une baisse de la consommation de produits emballés, contrairement à la ministre Pannier-Runacher de la Transition écologique qui disait qu’il fallait baisser la consommation de produits avec du plastique. Citéo dit pour sa part qu’il faut seulement recycler le plastique mais qui en profite ? Les boîtes comme Coca-Cola, Nestlé, Danone et autres gros metteurs d’emballages sur le marché qui vendent et distribuent toujours plus.
Refashion, de son côté, n’ira jamais dire à Shein ou Temu de moins mettre de vêtements sur le marché. Les travaux d’Isabelle Robert (économiste à l’IAE à Roubaix, Université de Lille) disent pourtant qu’il faut diviser par neuf notre consommation textile. Où sont les expressions de l’éco-organisme pour inciter à acheter moins ? On a aussi la fast fashion de la décoration et de l’équipement de la maison. Ecomaison incite-t-il vraiment à une baisse drastique des achats de tous ces produits neufs ? »
Où en sommes-nous justement de la règlementation en France sur une éventuelle politique de réduction de l’empreinte matière ?
« J’y ai contribué, il existe l’article 74 de la loi de 2015 Energie Croissance verte qui crée un indicateur de découplage entre les besoins de matières et le PIB de la France, un indicateur sur la consommation intérieure de matières. Elle se fait dans les industries contre la volonté politique, on va passer de 2,2 millions de voitures vendues en 2019 à 1,3 million en 2030. Sur trente ans, on passe de 3,5 millions de voitures produites en 2000 à 1 million sans doute en 2030. On en vend moins, on en produit moins. Moins de logements, moins de voitures…
Par le seul effet de marché, les industriels commencent à repenser leurs modèles de développement. Renault, après la réparation et le réemploi, ira vers l’économie de la fonctionnalité. Il ne vendra plus de voitures mais des services de mobilité. Mais ils le font par la force des choses et plus globalement, le modèle de consommation actuel ne fait pas baisser l’empreinte matière. Il y a un tout petit peu de réflexion au sein de l’Etat sur l’économie de la fonctionnalité, celle des usages partagés. On a une micro-cellule à la direction générale des entreprises (DGE), je suis en lien avec eux, mais il n’y a aucune stratégie purement politique d’une préférence sur l’économie de la fonctionnalité. »
Le régalien par l’Etat est une chose, mais les territoires locaux, régionaux n’ont-ils pas les clefs, les leviers pour réduire la production de matières premières vierges ? À quelle échelle faut-il intervenir finalement ?
« Les espaces insulaires sont très intéressants car on maîtrise les flux rentrants par habitant. Les Corses sont les premiers à avoir interdit les sacs en plastique, c’était une volonté politique locale, c’est une mise en œuvre par les acteurs locaux, dans un souci de protection du territoire corse. Les territoires insulaires bénéficient de marges de manœuvre fiscales et réglementaires que n’ont pas les continentaux. L’Union européenne permet d’interdire des produits dans les îles en arguant de leur danger pour l’environnement ou la santé. Mais en France ?
Regardez les montagnes de pneus usagés en Martinique. Ils se détériorent, polluent, sont des nids à moustiques, sont difficiles à récupérer et impossibles à valoriser en cimenterie parce que chargés en sel qui durcit quand c’est brûlé. On pourrait imposer uniquement l’importation de pneus garantis plus de 40 000 km par exemple. C’est une simple décision à prendre, c’est une seule journée de travail pour restreindre le marché à certains produits, pour défendre la santé et l’environnement. On peut changer le régalien avec ces espaces insulaires. Sauf qu’aujourd’hui, l’économie circulaire n’existe pas dans le business as usual, sauf dans des situations de pauvreté ou de pénurie. »
(1) Ingénieur en génie mécanique de formation, un temps engagé dans l’emballage alimentaire à Douai, ancien expert emballage chez Pernod-Ricard pour mettre en place la REP emballages de 1992, spécialisé ensuite dans l’organisation des flux (supply chain), François-Michel Lambert est aussi dirigeant fondateur de Soroa, société de conseil en transformation écologique. Conférencier expert en empreinte matière, il est intervenu le 30 juin au Congrès interdisciplinaire de l’économie circulaire (CIEC, copiloté par le pôle de compétitivité lensois Team2) réunissant à Amiens l’état de la recherche académique sur l’innovation circulaire.
(2) Empreinte matière (INSEE) : quantité de matières premières réellement nécessaires pour répondre à la demande finale de la France et de ses habitants (extractions domestiques + importations exprimées en équivalent matières premières – exportations exprimées en équivalent matières premières.
« Economie circulaire, les défis à relever pour atteindre une économie de performance », Walter R. Stahel et François-Michel Lambert, éditions Dunod.