Premier dirigeant du Cd2e à Loos-en-Gohelle, puis créateur du pôle de compétitivité Team2 en 2010, l’un des esprits les plus affûtés sur l’économie circulaire en région nous rappelle le contexte de ses prémices historiques et les enjeux de son essor dans le Nord – Pas-de-Calais.

 La région Nord fut-elle vraiment la première à s’interroger sur la valorisation globale des ressources énergies et matières ?

« Il y eut en tout cas très tôt de vraies questions posées pour trouver des solutions alternatives au modèle linéaire et non durable du créer-produire et jeter. L’économie circulaire, c’est toute une histoire ! Je me souviens de la première fois, c’était en 2003 lors d’un déplacement à Pékin et Shanghai pour des conférences. Nous entendions alors parler du concept tout à fait nouveau de symbiose industrielle. Les Chinois avaient de l’avance, ils défrichaient, créaient de nombreuses zones d’activités ex nihilo, avec ce concept qui venait du Danemark, pour que les déchets des uns deviennent des ressources pour d’autres (en France, NDLR, on parlera plutôt d’écologie industrielle, notamment dans le spot expérimental dunkerquois). C’était l’époque, cette première décennie, du lancement en 2009 de la fondation d’Ellen MacArthur qui popularisa l’économie circulaire. »

Dans ce contexte, quelles furent les premières pistes explorées dans le Nord – Pas-de-Calais ?

« Le conseil régional voulait s’engager en créant des filières de valorisation et les idées fusaient. Mais je pense à une première action avec le projet Interreg européen EcoMind pour soutenir la pénétration commerciale de nouveaux produits ou services durables. Alors que le  focus était porté pour l’essentiel sur les énergies renouvelables et la construction, il s’agissait d’élargir le spectre des interventions.

On s’est demandé, à cette époque, comment faire évoluer le secteur du recyclage, au-delà des traditionnels verre ou papier-carton. Il y a vingt ans, globalement, dans les politiques publiques, on ne parlait pas encore de réemploi. L’approche était surtout curative : comment utiliser intelligemment certains produits pour limiter leur impact environnemental ? Ellen MacArthur était venue dans le Nord visiter le Relais pour son isolant Métisse à base de textiles recyclés à Bruay-La Buissière et elle fut invitée au World Forum Lille pour une économie responsable en 2010. »

Avait-on conscience alors de l’irruption d’un nouveau modèle économique ?

« On savait que le modèle de croissance traditionnel était en bout de course. En 2008, un an après le Grenelle de l’environnement fortement médiatisé, et deux ans après le Pacte de Nicolas Hulot, le ministère de l’Environnement commença à parler officiellement d’économie circulaire. Comment recycler ? Comment trouver une utilité environnementale pour tel ou tel traitement ? Comment les rendre rentables ? Il n’y avait pas encore vraiment de questionnement sur l’empreinte environnementale.

L’économie circulaire devait réduire cette empreinte mais il n’existait pas encore d’outil de mesure, d’évaluation fiable des impacts. Un pas avait été franchi chez nous avec la création du Cd2e, un nouveau pôle de développement des écoentreprises dans le Nord – Pas-de-Calais. Basé à Loos-en-Gohelle, il permit surtout de concrétiser les choses, de rendre visibles les premières boucles locales de valorisation de matière. Je me souviens très bien, par exemple, de l’impact de la création des démonstrateurs (Théâtre de l’écoconstruction, Lumiwatt, Rehafutur, plateforme AvNIR) qui aidaient les acteurs à « voir, toucher, comprendre… » comment ces évolutions pouvaient orienter de façon bénéfique leurs stratégies.

C’était vraiment nouveau en France à l’échelle d’une région et c’est ce qu’avait apprécié Jeremy Rifkin lors de sa visite au Cd2e en 2013, autre tournant dans la mise en avant d’une nouvelle économie circulaire… Il fallait avancer plus vite, notamment sur l’innovation. En mai 2010, après deux ans de réflexion, nous lancions Team2 à Loos-en-Gohelle, le seul pôle de compétitivité sur l’économie circulaire en France. L’innovation devient alors fer de lance alors que l’ADEME enrichit l’économie circulaire avec sa boucle pour la préservation de l’environnement pour sortir du cadre trop strict du recyclage. D’un point de vue environnemental, un recyclage n’est en effet pas forcément pertinent. Idem pour le réemploi : une nouvelle batterie dans un vieil ordinateur n’empêcherait pas une panne de composants. Et s’il tombe en panne, comment recycler ? »

Le concept d’économie circulaire était donc déjà incomplet ?

« Oui. Team2 nous permit de devenir pionniers sur l’écoconception et plus largement l’analyse du cycle de vie (ACV) alors que l’économie circulaire était encore trop réduite en effet aux recyclages. L’ACV venait enrichir, corriger l’économie circulaire en permettant d’évaluer, de quantifier les impacts environnementaux. Recycler ou réemployer ? C’était une déviance de l’économie circulaire et c’est encore souvent le cas : on ne mesure pas une performance environnementale ou une utilité en fin de vie. On se contente de recycler, sans penser à l’utilité du recyclage.

L’ACV aide alors à faire les bons choix. À Roubaix, OVH regarde par l’ACV la manière d’utiliser les matières issues du recyclage et la suite en fin de vie de ses vieux data centers. Roll Gom transforme les vieux pneus en roulettes de poubelles à Tilloy-lès-Mofflaines, près de Douai. Les roulettes en fin de vie, après dix ans, servaient pour les aires de jeu mais la réglementation l’interdit aujourd’hui. Il fallut donc trouver une autre utilisation en fin de vie et on pensa à en faire un combustible en cimenterie. Dans le textile, on produit des particules fines quand on pousse trop le recyclage.

Cela devient complexe, il faut davantage écoconcevoir en amont des modes de teinture et des fibres qui plus tard permettront de mieux recycler en produisant moins de particules. Le souci, c’est que l’écoconception, c’est encore nouveau et que les industriels commencent seulement à penser à l’ACV. Nous y pensions déjà à l’origine du Cd2e, il y a plus de vingt ans… »