Plus quoi faire faute d’installation de stockage de déchets dangereux (ISDD), quinze sites en France, presque tous pilotés par Suez et Véolia, mais aucun dans notre région. Aujourd’hui, un déchet dangereux doit être acheminé en Ile-de-France, en Normandie ou en Lorraine pour les trois ISDD les plus proches, environ 300 kilomètres. Plus quoi faire ? De nombreuses entreprises, souvent industrielles, de nombreux territoires doivent assumer la charge d’une gestion coûteuse, dispendieuse, onéreuse, le code de l’environnement imposant cette charge du risque au producteur du déchet.
« Les cochonneries anciennes dont personne ne veut »
Certes existe-t-il une vingtaine de sociétés, souvent des PME, chargées de la dépollution des matériaux et Alisa.d est l’une d’entre elles avec 42 salariés pour près de 6 M€ de chiffre d’affaires sur la zone industrielle et ancien site minier Bonnel. Depuis sa création en 2008, la petite affaire fondée par Olivier Rio a enrichi sa réputation de travaux de retrait d’amiante en milieux occupés et sensibles (hôpitaux, prisons, centrales nucléaires…) en élargissant son expertise de dépollueur à d’autres « cochonneries anciennes dont personne ne veut » telles que le plomb, encore très présent sur les pièces industrielles, le sémillant chrome 6 dans les peintures sur aciers, l’hyper-toxique chrome hexavalent ou l’arsenic qui servait à fixer les colorants dans la sidérurgie, la peinture ou les verreries.
Avec un contexte quasi scandaleux. Une école doit se débarrasser d’une chaudière d’une tonne qui contient un peu d’amiante : c’est souvent la décharge. Deux cents poutres métalliques de 800 kilos avec des peintures chromées, on prend la peine de chercher une ISDD, mais pour cinq poutres seulement ? Les questions se posent. « Beaucoup d’industriels ou d’élus locaux sont démunis, alors ils attendent, remettent le sujet de la décontamination à plus tard », explique Olivier Rio.
Du plomb sur la rambarde d’un balcon ? Des joints amiantés sur des châssis en aluminium dans un immeuble ? « L’aluminium et le verre se recyclent à l’infini, expose-t-il, quel gâchis de tout éliminer alors qu’il suffit de trouver la solution pour extraire l’amiante des seuls joints, éviter de faire 300 km vers une ISDD pour 100 g de polluants dangereux sur de simples joints… »
Changer une voiture parce qu’elle a des pneus lisses ?
Olivier Rio n’est pas avare d’exemples, ils sont partout. Les groupes électrogènes de secours qui ne sont sollicités qu’une heure par mois pour vérifier qu’ils fonctionnent bien, peuvent contenir de l’amiante calorifuge. « Ils sont souvent jetés pour être remplacés par du neuf, c’est comme si on changeait de voiture parce qu’elle a des pneus lisses ! », s’étrangle-t-il presque en évoquant aussi les pompes vidant les écluses quelques fois par an, peintures plombées, avec là encore un peu d’amiante…
Et puisque le traitement de surfaces est également une spécialité d’Alisa.d, son dirigeant s’interroge et se tourne vers le pôle de compétitivité Team2 à Lens. « Carole Magniez, sa directrice, m’ouvre alors les yeux en me suggérant le réemploi », dit-il.
C’était il y a trois ans. Le temps pour Team2 d’accompagner, d’instruire un dossier auprès du conseil régional, d’obtenir des financements Fratri, le fond régional d’amplification de la troisième révolution industrielle (Rev3), d’investir dans la foulée 600 000 euros (dont 40 % d’aides publiques) pour pouvoir inaugurer ce 18 juin un bâtiment de 800 m2 capable, à 200 mètres d’Alisa.d, d’accueillir après enquête publique et autorisation préfectorale de juillet 2024 tous les déchets dangereux sans solutions.
Une marque commerciale est créée (Nocyma), l’activité peut démarrer. La poutre polluée de la petite supérette y sera dépolluée pour être ensuite réemployée, retour au client, comme pour les antiques tuyaux de gaz amiantés et plombés, ou les conduites d’eau de délestage de barrages. Les économies de matières peuvent être considérables, le nouveau site, unique en région, étant autorisé à gérer jusqu’à 600 tonnes par an, pour commencer espère son dirigeant.
Matériaux dangereux, nouveau cycle
Olivier Rio, formé à l’École des Mines (IMT Nord) de Douai, passé chez Ramery, évoque « un nouveau cycle pour les matériaux dangereux dans la région », espérant plus de 20 % d’activité supplémentaire dès le terme de la première année d’activité de traitements. Ceux-ci sont parfaitement sécurisés : la petite équipe de salariés formés évoluera en salle blanche, de la taille d’un gabarit de camion, sous air filtré et aspiré.
La petite salle est équipée d’un portique de soulèvement, « c’est mieux que sur les chantiers pour travailler sans contraintes ». Un châssis de fenêtre amianté sera ainsi facilement pris en charge, nettoyé de son polluant indésirable après démontage sous monitoring. Avant de sortir, les opérateurs prendront les deux douches réglementaires (hygiène et décontamination), l’équipe commerciale d’Alisa.d entreprenant d’identifier les entreprises ou les territoires propriétaires de déchets dangereux.
« Il sera très difficile d’envisager des ouvertures d’ISDD en France à l’heure actuelle, estime Olivier Rio, l’opposition à une installation à Hersin-Coupigny en tête. Nous allons donc vite apparaître comme une véritable alternative, en privilégiant de surcroît le réemploi des matériaux. » En Lorraine, six tonnes de portes d’écluse ont dû être enfouies à cause de 30 kilos de peinture dangereuse.