Le process turbine dans un bruit constant de bouteilles manipulées pour déployer un modèle industriel du réemploi d’emballages à Neuville-en-Ferrain, le seul en région pour cette première usine de lavage automatisé en France. Près de deux millions de bouteilles et bocaux sont traités, avec l’ambition de doubler la production sur un marché pas encore tout à fait sécurisé.

Autrefois, il n’y a pas si longtemps et à son heure, le laitier déposait ses bouteilles en verre sur le pas des portes pour le petit déjeuner. Les bouteilles étaient rendues, elles étaient consignées, c’était encore la belle époque du réemploi des emballages dans une France encore épargnée par l’industrie du tout jetable fabriqué ailleurs. Années cinquante, soixante, soixante-dix… années vingt : en 2019 s’installe Haut la Consigne dans le paysage de la performance environnementale, une entreprise portée par deux femmes entrepreneuses, Catherine Thiebert et Florence Duriez pour massifier l’usage de la consigne.

Florence a fait l’EDHEC, la grande école de commerce-gestion de la région, Catherine vient de Centrale Paris et de Polytechnique Lausanne, une experte en logistique. Les CV mentionnent quinze ans de marketing digital dans la distribution pour La Redoute, Top Office ou une direction achat pour Henkel en Espagne, en Allemagne.

Installer une toute nouvelle filière industrielle du réemploi

Leurs idées sont aussi claires que les convictions : le réemploi des emballages doit faire naître une toute nouvelle filière industrielle. Un espace est investi dans la zone industrielle de Neuville-en-Ferrain avec le soutien notamment de la Région et de l’ADEME, les bouteilles usagées commencent à arriver. Cinq mille furent lavées et rendues la première année contre 1,8 million l’an dernier, objectif trois millions par an en rythme minimal de croisière.

L’usine est conçue pour traiter des bouteilles mais aussi des bocaux et des gobelets en plastique avec une ligne dédiée depuis les Jeux olympiques de 2024, 400 000 unités retournées l’an passé, les festivals et autres événements devant représenter une belle source de diversification des revenus.

« C’est un métier de centimes, de gros volumes et le modèle ne peut être rentable que par la massification », explique Florence Duriez. Les bouteilles proviennent d’automates en apports volontaires dans des centres de tri. La quarantaine de références doit être encore triée au préalable à la main, avec ou sans goulot, de formats différents, etc. Plus de 1 600 bouteilles peuvent ensuite être lavées en process automatique et en même temps dans des bains avec 2 % de soude pour enlever les étiquettes, avant rinçages eux aussi automatisés.

Un contexte national de plus en plus favorable ?

Haut la Consigne ne pourrait pas se développer sans des gisements importants. Catherine et Florence sont suivies par des enseignes de la grande distribution, des magasins bio, des traiteurs ou brasseurs, distributeurs indépendants comme Le Fourgon, un réseau au global de près de 400 points de vente en région avec des points de collecte chez 130 producteurs.

Ce maillage d’apports de bouteilles déjà important accompagne une initiative de Citeo, l’éco-organisme des emballages en France (1,6 milliard d’euros collectés dans 80 000 entreprises pour être redistribués dans des projets notamment de recyclage et réemploi). Une expérimentation lancée en juin 2025 s’achève dans quatre régions, dont les Hauts-de-France, pour tester la collecte de 30 millions d’emballages pour 16 millions de Français via des retours en bacs dans 350 magasins, engageant par ailleurs quelques grandes marques (Andros, Danone…), le consommateur récupérant entre 20 et 30 centimes par bouteille rendue. Cette expérimentation ReUse dresse un bilan mitigé après un an de collecte (seulement 24 % de taux de retour moyen des emballages pour consigne), un semi-échec qui n’empêche pas une reconduction du projet pour 2027, avec déploiement national. Elle doit permettre, outre de mieux tester le marché de la demande d’emballages réemployés, de mettre au point des contenants standardisés, plus faciles à laver et à redistribuer. Les mêmes bouteilles pour tout le monde !

Doubler la production d’emballages réemployés

En attendant, Haut la Consigne est toujours confrontée à un prix du verre neuf trop compétitif mais la hausse des prix du pétrole devrait favoriser l’investissement dans le réemploi. Un nouvel apport financier global de 5 M€ porte un projet de déménagement à Roncq et de réinvestissement en machines de l’ordre de 1,5 M€. Il marque les ambitions de cette nouvelle filière qui n’a pas de concurrence en région, mais à Nantes, Valence, Toulouse ou Montpellier. « Notre objectif est de doubler notre capacité de production grâce notamment à un tri semi-automatisé des emballages », précise Florence Duriez. Cela passera par un meilleur niveau d’acceptation générale de la consigne afin de créer de nouveaux gisements pour de nouvelles perspectives industrielles.

L’entreprise et ses 25 salariés (les recrutements se poursuivent) lavent environ 250 000 bouteilles chaque mois hors périodes de vacances avec entre 10 et 20 % de rebut qui partent au recyclage. Le léger surcoût du réemploi par rapport au neuf jeté doit être compensé par le traitement de nouveaux gisements, hors bouteilles, comme ceux des gobelets, des bocaux, des flacons ainsi que par des prestations de conseil.

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Faire des économies pro-climat partout

L’ADEME a calculé à l’occasion du projet ReUse que le réemploi par la consigne faisait faire des économies sensibles, au global, en faveur de l’environnement : – 51 % de consommation d’eau, – 76 % pour l’énergie, – 75 % pour le carbone. Les bouteilles de Haut la Consigne sont collectées dans un rayon de 200 kilomètres, le transport ne jouant que sur 10 % de l’impact CO2. À ce titre, le process de Neuville-en-Ferrain aura permis d’éviter en 2025 le rejet de 585 tonnes de CO2, l’équivalent de 236 vols entre Paris et New York. Il fait par ailleurs économiser un tiers d’eau, celle qui est rejetée étant propre. Pour aller plus loin, le prochain site permettra de récupérer la chaleur des eaux de rinçage ; les calories des eaux servant aussi à traiter l’air pour une meilleure optimisation énergétique.

Le verre est un matériau réemployable dans le temps long. En région, un nouvel acteur industriel se fait fort de le rappeler au marché.