L’éco Dynamo reprend pour vous et en exclusivité les termes exacts du contenu de la feuille de route du conseil régional Hauts-de-France, travail présenté par André Dupon en 2025 et qui servit de base à une délibération votée le 20 novembre 2025 pour lancer le premier plan régional sur l’industrie circulaire.

Une mine d’informations issues des informations remontées par de nombreux experts interrogés pour la feuille de route, ce qui permit d’énoncer la troisième des sept propositions finalement retenues dans le plan : l’industrialisation du recyclage des textiles avec en point d’orgue, la création d’un important site de production. Passage en revue du contexte global et propre à notre région, des enjeux de marchés et des projets de ses principaux acteurs.

 « Alors que la filière des textiles, linges de maison et chaussures (TLC) connaît une crise assez sérieuse, c’est sur la valorisation matières que les perspectives sont les plus favorables : promouvoir le recyclage plutôt que le réemploi en recréant et produisant des fibres recyclées directement avec des vieux vêtements. Par exemple les procédés mis en œuvre par le CETI de Roubaix, premier centre européen des textiles innovants, qui innove en modélisation, en expérimentation et en industrialisation des matières textiles du futur, méritent de passer à la phase industrielle. Car pour le recyclage rien ou si peu n ‘est industriel pour l’instant.

C’est la solution que nous privilégions, même si nous avons bien conscience que ce virage peut réduire la place des acteurs de l’économie sociale et solidaire. Mais la réalité s’impose et il est probable que la crise actuelle soit structurelle et irréversible. C’est bien pour une industrie du recyclage en Europe et en France qu’un nouveau modèle doit être pensé.

Les procédés industriels de tri et de délissage automatisés des textiles en fin de vie sont des technologies émergentes visant à maximiser la valorisation des matériaux textiles usagés pour les réintégrer dans de nouvelles chaînes de production. Et il manque en Hauts de France une entreprise de massification du tri, de la valorisation et du recyclage de vêtements usagés selon leur composition et couleurs, une plateforme d’aiguillage.

Des procédés innovants émergent et représentent une avancée majeure dans la gestion durable des textiles en fin de vie, réduisant leur impact environnemental.

Quatre freins au recyclage des textiles doivent être levés :

  • L’étape de collecte/tri à « muscler » pour passer en phase industrielle. La performance du tri doit également s’améliorer pour gérer des quantités importantes.
  • Des industries textiles qui s’organisent et se structurent de plus en plus pour favoriser le recyclage, mais sans vision partagée auprès des collecteurs/trieurs sur la place de celles- ci en débouchés.
  • Le recyclage des textiles est une activité très capitalistique et nécessite des CAPEX conséquents.
  • Le recyclage chimique et thermomécanique en est à ses débuts.

Il convient de s’inspirer de l’entreprise Les Tissages de Charlieu (LTC), située à Charlieu dans la Loire, reconnue pour son expertise dans la conception et le tissage de tissus Jacquard, unis et techniques. Ils se distinguent par leur engagement en faveur d’une industrie textile française moderne, créative et respectueuse de l’environnement.

En 2023, en collaboration avec Synergies TLC, LTC a lancé « Nouvelles Fibres Textiles », une unité industrielle de tri et de délissage automatisés des textiles en fin de vie, située à Amplepuis, près de Lyon. Cette initiative pionnière en France vise à recycler les textiles usagés pour en faire de nouvelles matières premières, avec un objectif de traitement de 25 000 tonnes de textiles d’ici 2025.

En 2020, LTC a initié un projet ambitieux de relocalisation de la production de sacs de caisse et de tote bags, visant à rapatrier en France la fabrication de 12 millions d’unités annuelles, précédemment réalisées majoritairement en Asie. Ce projet, soutenu par un investissement de 8 millions d’euros dans le cadre du plan France Relance, comprend l’acquisition de robots de confection pour réduire les coûts.

Voici un aperçu des principaux procédés utilisés :

  • Le tri est une étape clé pour séparer les textiles en fonction de leur composition, de leur couleur et de leur état : caméras hyper-spectrales qui analysent les propriétés spectrales des textiles pour identifier leur composition (coton, polyester, laine, etc.), capteurs de couleurs pour trier les textiles par teintes, évitant des étapes supplémentaires de décoloration, systèmes de vision artificielle : ces systèmes identifient les textiles contenant des mélanges de fibres ou des éléments spécifiques comme des boutons ou des fermetures éclair, bras robotisés et convoyeurs : une fois triés, les textiles sont dirigés vers différentes filières (recyclage, réutilisation ou valorisation énergétique).
  • Puis le délissage est automatisé. Le délissage consiste à démanteler les textiles pour récupérer les fibres individuelles, ce qui est particulièrement utile pour les textiles en fin de vie composés de mélanges de fibres : détection et enlèvement des éléments non textiles, décousage ou broyage des parties non textiles comme les fermetures éclair, les étiquettes ou les boutons, utilisation de détecteurs de métaux pour éliminer les accessoires métalliques.
  • Les textiles sont ensuite introduits dans des machines équipées de cylindres et de pointes métalliques qui «déchirent» le textile pour en extraire les fibres, ainsi récupérées et triées par taille et qualité.
  • Pour les textiles mélangés (polyester-coton, par exemple), des procédés chimiques peuvent être utilisés pour dissoudre un type de fibre et récupérer l’autre.
  • Les fibres sont alors récupérées et nettoyées pour éliminer les impuretés, puis compactées sous forme de flocons ou de fils réutilisables.
  • Les systèmes d’IA analysent les données des capteurs pour améliorer continuellement la précision du tri et des robots collaboratifs («cobots») effectuent des tâches délicates comme le retrait des accessoires textiles sans endommager les fibres.
  • Les applications des matériaux recyclés sont nombreuses : production de nouveaux textiles (les fibres récupérées sont filées pour fabriquer de nouveaux), fils ou tissus, isolation thermique ou acoustique, matériaux composites pour l’automobile ou la construction, fabrication de non-tissés.

Nous proposons également de s’inspirer de l’innovation du CETIA, Centre d’Expertise et d’Innovation pour l’Automatisation (CETIA), une plateforme technologique dédiée à la recyclabilité des articles textiles et cuir. Implantée à Hendaye, dans les Pyrénées-Atlantiques, elle a été créée en 2023 par l’École Supérieure des Technologies Industrielles Avancées (ESTIA) et le Centre Européen des Textiles Innovants (CETI). Il est l’unique entité pilote industrielle de classe européenne pour le tri des matières et le démantèlement des articles textiles ou chaussures.

Ce centre développe des solutions innovantes utilisant la robotique et l’intelligence artificielle pour automatiser le tri et le démantèlement des articles textiles et des chaussures en fin de vie ou invendus : recyclage en boucle fermée par la voie mécanique, et pour les matières synthétiques par la voie thermomécanique. Il se concentre sur la séparation efficace des matériaux, tels que les fibres, les zips, les plastiques et les semelles de chaussures, afin de les préparer pour le recyclage.

Il travaille en étroite collaboration avec des acteurs majeurs de l’industrie de la mode et du textile, notamment Decathlon, le Groupe Eram et Petit Bateau, pour développer des solutions adaptées aux besoins du marché.

Focus sur le CETI

Le Centre Européen des Textiles Innovants (CETI), inauguré en 2012 à Tourcoing, est un centre de recherche appliquée dédié à l’innovation textile. Il accompagne les entreprises dans la conception, le prototypage et l’industrialisation de matériaux et produits textiles innovants. Il se distingue par ses plateformes technologiques avancées, notamment une ligne pilote de filage tri-composants, unique en France, et des lignes pilotes de non-tissés permettant la création de structures textiles innovantes. Il se consacre à la création de nouvelles matières et structures textiles, en mettant l’accent sur les textiles biosourcés et connectés.

Son centre démonstrateur de recyclage textile est capable de transformer des vêtements usagés en nouveaux fils, intégrant jusqu’à 70% de fibres recyclées. Grâce à des équipements de pointe, le centre facilite le passage de la recherche au prototype, puis à la production en série, permettant aux entreprises de tester et de développer rapidement de nouveaux produits.

Il propose des formations sur mesure et des ateliers collaboratifs pour renforcer les compétences des professionnels du textile, couvrant des domaines tels que le design, l’ingénierie et l’innovation durable.

Situé dans l’écoquartier de l’Union, il dispose de 15 000 m2 d’espaces comprenant des ateliers, des laboratoires et des bureaux. Ses plateformes technologiques uniques en Europe permettent de travailler sur l’ensemble de la chaîne de valeur textile, de la matière première au produit fini.

Il collabore avec des marques de mode, de luxe, de sport, ainsi qu’avec des acteurs des textiles techniques et des vêtements professionnels. Il participe également à des projets européens et internationaux, renforçant ainsi son positionnement parmi les centres techniques textiles mondiaux.

Le contexte

Avec 150 milliards de vêtements produits par an dans le monde, la surproduction de l’industrie textile est devenue une bombe environnementale.

Chaque année environ 4 millions de tonnes de textiles sont jetées en Europe mais seulement un tiers est collecté pour le recyclage. En 2023, la France a collecté 38% de ses textiles usagés seulement. Elle importe chaque année 30 milliards d’euros de produits textiles, vêtements et chaussures, provenant principalement de la Chine, du Bangladesh et du Vietnam.

Terre historique du textile avec le territoire Rhône-Alpes, la Région dispose de nombreux acteurs de recyclage du textile, le plus souvent de petite taille, à l’état de démonstrateur et de R&D, peu en synergies. Notamment quelques start-ups prometteuses telle Pierreplume à Tourcoing qui prototype des revêtements acoustiques faits de fibres issues de vêtements recyclés. Le plus souvent, ces projets fonctionnent à l’échelle du pilote et restent sans débouchés industriels.

Le changement de braquet pour passer à l’ère industrielle est difficile dans un contexte où la filière souffre particulièrement, notamment les entreprises de seconde main qui traversent une mauvaise passe :

  • Avec beaucoup de déconvenues et de désillusions : alors que pendant la période Covid où beaucoup d’ateliers de fabrication de masques sont nés pour répondre à la pénurie, on nous promettait une relocalisation significative de la fabrication de textiles en France. C’est loin d’être le cas et les rares et courageuses expériences de refabrication sur le territoire national comme régional sont souvent peu soutenables au plan économique (le slip français, 1083…).
  • En début d’année, Rediv (ex-Patatam), spécialisée dans le rachat et la vente de vêtements d’occasion, a été placée en liquidation judiciaire, avec 116 emplois supprimés.
  • Induo, startup villeneuvoise de recyclage chimique du textile, vient de mettre fin à son démonstrateur, faute d’avoir trouvé les fonds nécessaires (comme l’entreprise suédoise Renewcell présente sur la même technologie).
  • Fashion Green Hub, association d’entreprises de la mode et textile implantée sur le plateau fertile à Roubaix, premier tiers lieu textile des hauts de France vient de cesser ses activités.
  • SOEX, leader allemand européen du recyclage des textiles, vêtements et chaussures, est en procédure de sauvegarde depuis Octobre 2024, motivée par les changements de marchés et la pression concurrentielle en provenance d’Asie : ses 120 000 tonnes de textiles en fin de vie traités annuellement pourraient, si la faillite se confirmait, « noyer » l’Europe sous un torrent de vêtements indésirables.
  • L’ultra fast fashion a déferlé comme un tsunami que personne ne semble avoir vu venir.

Elle est caractérisée par une production de vêtements encore plus rapide, des cycles de renouvellement des collections plus courts, et une réactivité accrue aux tendances. Elle repose sur l’utilisation intensive de technologies numériques pour identifier, produire et commercialiser rapidement des vêtements inspirés des dernières modes, souvent à des prix très bas. Les vêtements passent de la conception à la vente en quelques jours ou semaines, en utilisant des données en temps réel (via réseaux sociaux, plateformes comme TikTok, Instagram) pour identifier les tendances émergentes et les intégrer dans les collections.

Les marques proposent de nouvelles collections presque quotidiennement. Les produits sont souvent fabriqués à des coûts extrêmement réduits, grâce à l’externalisation de la production dans des pays où la main-d’œuvre est bon marché et l’utilisation de matériaux de faible qualité pour minimiser les coûts, notamment des fibres synthétiques dérivées du pétrole. Il suffit de regarder ses vêtements pour comprendre l’enjeu : sur leur étiquette, le coton ou le lin sont souvent mélangés à des fibres synthétiques comme le polyester ou l’élasthanne. Et deviennent de fait de moins en moins recyclables.

  • Pour exemple Shein, leader du secteur, met en ligne des milliers de nouveaux articles chaque jour et adapte sa production en fonction des retours clients et des tendances. Les impacts environnementaux sont désastreux : production massive de vêtements souvent jetables, augmentant considérablement les déchets textiles, et baissant la qualité de tri et surtout de recyclage, usage intensif de matières synthétiques (comme le polyester) et production dans des conditions écologiquement dommageables, transport rapide des produits à l’échelle mondiale et production non durable, exploitation de la main-d’œuvre dans des pays à bas salaires, incitation au surachat et au renouvellement constant des garde-robes, alimentant une culture du « jetable ».
  • Une Loi est en cours d’examen pour interdire la publicité pour la vente de vêtements à prix cassés et l’instauration d’un malus environnemental renforcé (5 euros en 2025, et un euro de plus chaque année jusque 2030).
  • Saturées de vêtements, de plus en plus d’associations et d’organismes jettent l’éponge face à l’afflux de ces textiles jetables surconsommés à bas coût et difficilement recyclables à cause des fibres synthétiques qu’ils contiennent. Même leur incinération est peu possible. Partout en France les containers sont retirés ou condamnés, provoquant des dépôts sauvages : en Ile de France, en Seine Maritime, dans la Manche, le Finistère, la Sarthe, la Corrèze, l’Hérault, le Puy de Dôme, l’Allier. Les grands collecteurs historiques tels Emmaüs et la Croix Rouge croulent sous les flux.