Et quels tumultes ! Solaire, éolien, méthanisation, hydrogène… C’est une Région novatrice depuis trente ans mais souvent freinée dans ses tentatives d’imposer une alternative aux énergies fossiles. Jusqu’au déclencheur de Jeremy Rifkin et de Rev3. Ouf, il était temps !
Le charbon sort toujours des entrailles du bassin minier, le dernier puit fermera à Oignies en 1991, qu’une question est posée en 1985 sur la récupération d’énergie. Prémices dans la région la plus fossile de France, la plus non durable, la moins désirable en indices environnementaux. Laurent Fabius est à Matignon, les socialistes tiennent encore fermement le conseil régional qui décide un premier financement sur des installations en biogaz – la méthanisation.
Chaque expert des questions énergétiques aura sa version des faits, sur le premier moment des premiers soutiens marquants aux énergies renouvelables. Pour Christian Traisnel, premier directeur du Cd2e en 2000, c’est bien ce souvenir qui fait foi en 1985, sept ans avant l’élection de Marie-Christine Blandin à la Région, la première présidente verte à ce poste en Europe et dont l’unique mandat servira de réel déclencheur des dynamiques renouvelables. Une écolo pour la région la plus productiviste et nucléaire du pays ? Mais aussi pour une région qui réfléchit vite à son destin. En 1992, les Houillères ont quitté la région avec fracas et la désindustrialisation cogne dur. Le Nord – Pas-de-Calais aura reconverti 400 000 emplois en moins de trente ans depuis les années quatre-vingt, record national. Il faut un autre avenir, de nouveaux métiers, de nouveaux emplois. Et la transition énergétique doit servir l’ambition politique et sociétale.
Bâtisseurs de filières
Déjà la création pionnière d’une société d’économie mixte sur les éoliennes avait jalonné, très discrètement, un nouveau chemin. Une quinzaine d’éoliennes plantées au début des années 90, 9 à Dunkerque, 6 le long de l’A16 près de Boulogne-sur-Mer… En Sambre, à l’autre bout de la région, Jeumont Industrie établit les tout premiers tests de nouvelles technologies de rupture pour 200 éoliennes. Les pâles en fibres de carbone d’Atout Vent placent Flers-en-Escrebieux sur la carte. On innove, on tente, on avance à pas feutrés avec le bureau d’ingénierie Espace éolien régional, avec Forclum (Eiffage) à Verquin près de Béthune, avec Engrenages et Réducteurs à Cambrai.
La création d’un site en métropole lilloise pour fabriquer des mâts d’éoliennes ne verra jamais le jour mais l’idée d’énergies renouvelables creuse un sillon. Une vingtaine de salariés font des panneaux solaires pour Free Energy à Lens à l’entame des années 2000. Les premières expérimentations sur la méthanisation font naître quelques perspectives alors que Gazonor pompe le grisou qui sort toujours des puits de mine. À Tourcoing, Héliopack lance ses tuiles solaires pour un chauffage innovant, son patron deviendra l’un des premiers à être soutenu par le nouveau pôle de développement Cd2e pour les écoentreprises.
Sa base de Loos-en-Gohelle se situe au pied des grands terrils jumeaux qui dominent le bassin minier lensois. Il est présidé par Jean-François Caron, également maire écologiste de la ville destinée à servir de laboratoire opérationnel et appliqué de ce qu’on n’appelle pas encore la transition écologique régionale. C’est alors contre mauvaise fortune. Matignon impose un moratoire sur le solaire, le pays freine l’essor des renouvelables, les chats à fouetter sont ailleurs, et d’abord dans la purge de la crise financière de 2008-2010.
Mauvaise fortune mais bon cœur : la Région maintient une dynamique institutionnelle avec un ambitieux schéma régional climat air énergie (SRCAE) qui va vite devenir référent à l’échelle nationale. En 2011 la relance de l’éolien semble actée. Sur le site du 11/19 du Cd2e est dévoilé Lumiwatt, un laboratoire unique en Europe capable de tester en conditions réelles les différentes technologies solaires.
Décarbonation, premiers actes
La production décentralisée de gaz et d’électricité intègre le langage courant, les centrales électriques se tournent vers les renouvelables dans le bassin minier, en Sambre, à Bouchain, à Wavrin. Enedis lance un programme sur l’efficacité énergétique, Engie évoque l’hydrogène (projet H2V à Dunkerque).
Cela fait déjà un moment – 20 ans – que la chaleur fatale d’ArcelorMittal chauffe un quartier de Grande-Synthe lorsque l’économiste penseur américain Jeremy Rifkin accepte un master plan régional pour transformer le Nord et le Pas-de-Calais en région laboratoire de sa troisième révolution industrielle (TRI), pour une économie sans carbone, avec les EnR en tête de liste des priorités. La TRI va devenir Rev3, la nouvelle feuille de route du développement régional, une mission aujourd’hui présidée par Frédéric Motte, ancien président du MEDEF régional, fin connaisseur du monde économique nordiste, comme pour confirmer les espoirs d’une politique publique pro business engagée dans une nouvelle transition énergétique.
Points de non retours
Et tout s’ancre et s’accélère. Le marché du solaire s’est réveillé en 2015, les biométhanisateurs commencent à fleurir au profit d’un biogaz chargé de ringardiser le gaz naturel fossile. Les éoliennes sont partout, trop pour Xavier Bertrand, nouveau président LR du conseil régional. Et si la géothermie a déçu, le centre de valorisation organique (CVO) de Sequedin fut pionnier dans la récupération de l’énergie à partir des déchets organiques.
Le reste est à l’avenant, la région étoffe son savoir-faire avec la création d’un club CO2 entre industriels du Dunkerquois, ou celle du Pôle Energie, encore à Dunkerque, alors que le pôle de compétitivité Team2 sur l’économie circulaire fait autorité sur l’innovation et l’expérimentation de nouveaux process et filières. Mittal, Roquette, Eqiom et sa cimenterie décarbonée à Lumbres, les nouvelles centrales solaires dans les plaines cambrésiennes et l’ensemble des territoires chargés d’avoir de l’ambition pour les EnR, chez eux, près de chez vous, jusqu’à l’autoconsommation ou la consommation partagée dans le solaire qui commence à poindre à la faveur de premières boucles locales pilotées par Cohérence Energie à Pérenchies.
Fort médiatisée, la pression climatique impose la décarbonation des économies en 2050 et tout le monde s’y met. Il y a si longtemps, un petit patron avait planté une éolienne de 30 mètres sur le terrain de la teinturerie en liquidation qu’il venait de racheter à Bondues. A l’époque, il y a plus de trente ans, personne – ou presque – n’avait compris l’intérêt du sujet. Sauf lui, Grégoire Verhaeghe, qui deviendra avec son Innovent un acteur pionnier de l’éolien. Un vent venait de tourner, le mur épaissi des énergies fossiles pouvait doucement commencer à se lézarder sur nos terres gazières et charbonnières.
L’envolée des productions renouvelables
Aujourd’hui, d’après RTE, l’électricité d’origine renouvelable représente 28 % du total produit France (148 sur 536 TWh). Mais attention, le nucléaire (non fossile mais non renouvelable avec l’uranium) pèse 67 % de l’électricité « verte », contre seulement 14 % pour l’hydraulique, 9 % pour l’éolien et environ 5 % pour le solaire. La France vise 33 % d’EnR dans la consommation finale brute d’énergie en 2030.
Pour sa part, la Région entend doubler le recours aux EnR dans son mix énergétique entre 2020 et 2030, visant la neutralité carbone en 2050. Les EnR n’y sont déjà plus ridicules en dépassant pour la première fois en 2023 la barre symbolique des 30 % (30,2 % du mix), contre 55 % pour le nucléaire. Depuis 2019, le parc de production renouvelable dans les Hauts-de-France a augmenté de 40 %, avec une croissance de 35 % pour le parc éolien. Le parc de production renouvelable représente 46,4 % des capacités totales de la région. L’éolien occupe désormais une place prépondérante du mix énergétique régional, représentant 41,3 % des capacités de production installées.