Produit dans des conditions écologiques et humaines épouvantables, ce métal stratégique, « minerai du sang » indispensable à notre confort électronique, ne dispose à ce jour d’aucune solution de recyclage en France. Mais à Quesnoy-sur-Deûle, un petit laboratoire de recherche lance un pilote industriel pour pouvoir le recycler à partir notamment des déchets des cartes électroniques. Une exclusivité qui pourrait générer la création d’une filière industrielle inédite dans notre région.
C’est un acteur aussi discret qu’inestimable qui poursuit une quête de vingt ans sur le recyclage des métaux stratégiques et des terres rares en mines urbaines. À l’origine, un homme, Christian Thomas, géologue passionnant, expert des grottes dans le monde entier, sauveur d’une partie des effectifs de Metaleurop, leader mondial du plomb et coleader européen du zinc avant son effondrement tragique à Noyelles-Godault en 2003. Christian Thomas en fut l’un des tout derniers directeurs, marchant sur les braises de la fermeture dramatique dans ce bassin minier sinistré, avec 830 salariés licenciés.
Metaleurop n’est plus mais une équipe fut reformée, sous son ombrelle, pour lancer une activité de recyclage de cartes à puces électroniques dans l’ancien site Usinor d’Isbergues. On commence à parler des mines urbaines, celles des composants électroniques récupérés dans nos appareils électroménagers, téléphones, ordinateurs, etc. Cette mine urbaine devient l’espoir d’extraire moins de ressources métalliques naturelles dans des mines du bout du monde, Australie, Canada, Chine, Afrique, parfois dans des conditions épouvantables.
Un four unique pour le cuivre
La planète numérique est comme l’ogre des contes, elle consomme les métaux avec une gloutonnerie exponentielle. Quant à lui, Christian Thomas poursuit sa quête de solutions alternatives. Après la revente du site Terra Nova d’Isbergues, il lance TND pour Terra Nova Développement en 2014, un laboratoire de recherche et développement qui s’installera à Quesnoy-sur-Deûle dans un espace aussi réduit que son ambition est grande, pourtant bouleversée par la disparition prématurée de son fondateur en juillet 2023.
Il y avait bien un projet d’usine près de Sedan, avorté. Mais il y a toujours ce four de fusion du cuivre au million d’euros d’investissement qui permet de créer une nouvelle entité, TN Industrie, nouvelle startup métallurgique labellisée par le pôle de compétitivité Team2 à Lens sur l’innovation dans l’économie circulaire, une startup aujourd’hui pilotée par Julien Comel, directeur de recherche de TND formé par Christian Thomas. « Le four fonctionne, preuve que le recyclage de métaux stratégiques est possible, explique-t-il. Il traite de petits tonnages de déchets à recycler, ceux délaissés par les grands industriels, notre four ne pouvant entrer qu’un maximum de deux tonnes par jour, soit tout de même 400 tonnes à l’année en mode optimal. »
Pharmacie industrielle, data centers…
Le premier client de TN Industrie est une multinationale américaine. Pour l’industriel pharmaceutique Abbott, on sait récupérer les métaux situés dans ses capteurs de glycémie (notre photo). L’étain, le zinc ou le cuivre, un peu d’or, du nickel et de l’argent sont séparés des plastiques qui seront également valorisés. « Au final, le rendement est excellent et nous livre entre 10 et 15 tonnes traitées à l’année », assure Julien Comel. Qui travaille également pour le roubaisien OVH, l’un des grands producteurs mondiaux de data centers, bourrés de composants électroniques à recycler en pyrométallurgie (on extrait le métal pour en faire des lingots) ou en hydrométallurgie (une électrolyse, un courant électrique, fait tomber les métaux dans un bac avec extraction par solvants).
Un pilote industriel pour enfin une solution circulaire
Mais un autre projet passionne la petite équipe (ils ne sont que trois à ce jour). Le tantale est un métal stratégique nécessaire aux condensateurs des cartes électroniques, aux superalliages dans l’aéronautique ou en microélectronique pour recouvrir certaines pièces. Sans aucun acteur capable de le recycler en France mais avec dix années de recherche au sein de TND qui avance très vite dans cette aventure du tantale avec la création d’un pilote industriel de recyclage.
Une analyse en cycle de vie (ACV) est réalisée par le cabinet d’ingénierie référent WeLOOP à Lambersart. L’Université Chimie Paris et l’éco-organisme Ecosystèmes sont associés, un dossier est déposé pour obtenir un financement européen avec le fonds de transition Juste. Le tantale est un « métal critique » qui vaut entre 300 et 600 € le kilo sur le marché pour ses propriétés de résistance à la corrosion et son fort pouvoir conducteur. Un « minerai du sang » qui nourrit aussi les conflits armés et la corruption généralisée en République démocratique du Congo ou dans la région des Grands Lacs en Afrique avec son lot d’atteintes aux droits humains et à la santé des malheureux exploités dans les mines gigantesques, souvent à ciel ouvert, responsable d’une vaste déforestation qui condamne aujourd’hui les derniers gorilles des montagnes et où le métal est extrait avec un acide extrêmement toxique et corrosif.
La solution pour tenter de résoudre en partie ces scandales ? On peut par exemple extraire 5 kilos de tantale par tonne de téléphones portables, qui ne sont recyclés qu’à moins de 15 % en moyenne dans nos pays riches. Et de manière plus globale, le recyclage mondial du tantale ne dépasse guère 40 % des volumes de déchets.
Généraliser d’urgence les mines urbaines
Sa récupération s’inscrit donc dans un projet plus global de réinvestissement pour TND Industrie, estimé entre 2 et 4 M€ pour les années à venir. Il faudra embaucher des ingénieurs experts en métallurgie, une denrée rare. Il faudra investir un autre bâtiment, bien plus grand et fonctionnel, pour traduire le changement prévisible de dimension.
On trouve entre 20 et 30 éléments chimiques dans les minerais dans la nature mais entre 50 et 60 à séparer dans les déchets des mines urbaines. C’est un monde de peu d’acteurs, surtout pour les petites quantités à recycler. Ces déchets sont précieux parce qu’ils ne sont pas renouvelables et parce qu’ils ont de la valeur : 2 100 € le kilo d’argent, 13 600 € pour la tonne de cuivre (entre 9 et 12€ le kilo), 114 000 € le kilo pour l’or au dernier cours. Les cartes électroniques partent le plus souvent chez des raffineurs industriels de cuivre, les composants électroniques ne sont en général pas destinés au recyclage, ces raffineurs ajoutant ces déchets métalliques à une masse de minerais dans leurs fours pour en faire autre chose.
« Nous, assure Julien Comel, on récupère 100 % des déchets métalliques. Si je vends du cuivre, je peux dire que c’est 100 % issu du recyclage et cela fait toute la différence. » « Nous n’avons pas de problème de matière rare, nous confiait un jour Christian Thomas, nous n’avons que des problèmes de matière grise. » Un déficit de recherche que des acteurs comme TND contribuent à réduire dans l’intérêt général, de Quesnoy-sur-Deûle à l’échelle planétaire.